Moderne est d'ailleurs un mot un peu galvaudé. Il ne faut pas chercher à être moderne, on l'est si on le mérite. Et il ne faut pas avoir peur non plus de ne pas être moderne. Il ne faut pas que cela devienne une hantise.
- Pour nous, la revendication d'une modernité a valeur polémique: les cinéastes modernes sont tous ceux - y compris des cinéastes qui ont une longue carriére, comme Renoir - qui non seulement ont donné existence à leur monde, mais en même temps redéfini chaque fois le cinéma par rapport à eux, qui l'ont orienté dans un nouveau sens.
Ce sens, quel est-il? Ce qui est remarquable avec le cinéma, c'est qu'on peut tout faire, alors que, en musique ou en peinture, il y a des tabous, des interdits. En musique, il faut choisir d'être avant la musique dodécaphonique ou après; en peinture, d'être avant la peinture abstraite au après. Mais au cinéma, s'il faut bien sûr choisir d'être avant le parlant ou après, ce choix est dicté par la seule technique. Toutes les fois qu'on a essayé de défendre les techniques nouvelles, on a eu raison, et l'histoire, le temps ont justifié cette attitude. Inversement, chaque fois que quelqu'un a essayé de défendre une position durement esthétique, même si elle semblait s'accrocher à des innovations techniques, il s'est toujours trompé, quelque intelligent qu'il fût. Par exemple, André Bazin: ce qu'il y a de plus contestable chez lui, c'est précisément sa défense d'un nouveau cinéma en tant que fondé sur la profondeur de champ. Cela n'a pas tenu du tout. De même en ce qui concerne un cinéma qui serait purement réaliste. Ou encore un cinéma qui serait purement "cinéma de poésie"; ou un cinéma tel que celui de Resnais, où la chronologie disparaîtrait, où le subjectif et l'objectif seraient mélangés. On ouvre les portes, mais ce sont des portes sans issue. Ces innovations n'ont pas forcément de postérité. On n'a jamais pu dire dans quel sens le cinéma pouvait aller. Il s'est trouvé que chaque fois qu'on a cru qu'il allait dans un sens, il est allé dans un sens tout à fait différent.
(...)
- Si beaucoup de films aujourd'hui semblent plus complexes, plus abstraits, cela vient peut-être du fait que le monde qu'ils prétendent décrire semble lui-même plus complexe, plus abstrait, plus indéfinissable. Cela vient peut-être du fait que le monde ne peut pas se réduire à un scénario linéaire.
Je ne suis pas d'accord. Vous allez dire que je suis réactionnaire, et pas seulement classique: pour moi, le monde ne change pas, du moins tellement peu. Le monde est toujours le monde, ni plus confus ni plus clair. Ce qui change, c'est l'art, c'est la façon de l'aborder.
- Cela revient au même.
Le probléme qui nous occupe n'est pas celui d'une conscience plus ou moins grande des moyens d'expression, ni du passage d'un stade naïf à un stade intellectuel: il s'agit d'opposer un art qui serait enfermé en lui-même, et un art qui contemplerait le monde. Mais cette contemplation du monde peut être différente, même si le monde ne change pas, dans la mesure où nous avons des moyens d'investigation différents. C'est une chose que j'apprends, ne serait-ce qu'en faisant de la télévision scolaire documentaire: on a une donnée et on a un moyen, mais ce moyen peut nous faire découvrir dans cette donnée des choses que nous ne connaissions pas. Il ne s'agit pas du fait que le monde change, il s'agit de découvrir dans le monde des choses différentes.
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- Pourquoi n'employez-vous pas de musique de film?
Je reproche à beaucoup de films, surtout des films "poétiques", d'être gâtés par la musique, souvent très banale, et pas du tout nécessaire. Je ne vois pas à quoi la musique peut servir, si ce n'est à arranger un film qui est mauvais. Mais un bon film peut s'en passer. Et puis, ce n'est pas moderne, c'est une convention qui date du muet, quand on pianotait dans la salle. Le fait d'associer une musique quelconque à des feuilles d'arbres, des nuages qui passent, ou même quelqu'un qui ouvre sa porte, est la pire des conventions, un stade tout à fait dépassé.
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- Il y a cependant le cas du Désert Rouge où la réalité est présentée de manière objective tout en étant celle que voit l'héroïne.
Prenons l'exemple de Marienbad. Il y a des plans qui sont censés être objectifs et d'autres qui sont censés être subjectifs. Les uns qui sont censés être le monde vu par un personnage, les autres le monde vu par le spectateur extérieur à ce personnage. Or, moi, spectateur, je mets tout sur le même plan. Dans le cas présent, ça n'a aucune importance, dans la mesure où il s'agit d'une fantaisie poétique qui ne raconte pas véritablement une histoire. Mais, si l'on veut me faire croire à cette subjectivité, alors là, je ne marche pas du tout. Ça ne m'apporte rien et ça me paraît être tout à fait inintéressant à faire. C'est même extrêmement appauvrissant pour le cinéma, car il est beaucoup plus intéressant de susciter l'invisible à partir du visible que de tenter en vain de visualiser l'invisible. C'est un mensonge ou un truc. Ce n'est pas moderne, c'est archaïque.
(...)
Il y a une démission du cinéaste, en face de l'évolution du monde moderne, qui est autrement plus blâmable que le désintérêt pour la politique. Chacun essaie de tirer son épingle du jeu et ne semble pas le moins du monde affecté par l'infinie platitude, l'infinie vulgarité - je sais: il y a des exceptions - de la presse, de la radio, de la télévision, du cinéma, qui lui sert, il est vrai, de repoussoir. C'est très bien, parfois, d'être "dans le vent". Il faut savoir aussi être à contre-courant. L'art n'est pas un reflet du temps: il le précède. Il ne doit pas suivre les goûts du public, mais les devancer. Il doit rester sourd aux statistiques et aux graphiques. Il doit surtout se défier comme de la peste de la publicité, même la plus intelligente. La publicité est le virus numéro un du cinéma. Elle fausse tout, gâche tout, jusqu'au plaisir du spectateur, jusqu'au jugement des critiques. Il faut refuser d'entrer dans son jeu. On dira que c'est impossible ou qu'il n'y a plus qu'à tourner des films d'amateurs. Eh bien, c'est ce que je fais, ou presque.

L'ancien et le nouveau - Eric Rohmer entrevistado por Jean-Claude Biette, Jacques Bontemps e Jean-Louis Comolli, Cahiers du Cinéma nº 172, novembro de 1965

































