domingo, 23 de agosto de 2015

A bout de souffle. Ciné Cinéfil, 19h.

07/05/1998 à 02h36

SKORECKI Louis

Godard, encore et toujours. Ce qu'il y a de plus touchant dans son film inaugural, cet A bout de souffle tâtonnant, c'est sa beauté standard, du nom de ces chansons américaines dont l'air ne saurait s'oublier et qui tournent en boucle dans les têtes. Au moment où Martial Solal pianote la mélodie sinueuse qui tient ici lieu de musique, une autre musique lui tient tête, comme si sa vie en dépendait. Elle est faite d'élans brisés, de bribes de dialogues dissonants, de sentiments lus à haute voix. Ici, en effet, on lit dans les âmes comme on lirait dans un livre. L'hypothèse de départ, au fond, c'est qu'un personnage, ça se feuillette. Il reviendra aux situationnistes, quelques années plus tard, de théoriser dans leurs bandes dessinées détournées l'art du discours renvoyé comme une balle de ping-pong au patron beau parleur. D'où leur haine pour le jeune Godard, rival inattendu en cut-up politico-sentimental, véritable inventeur du mélodrame syndical (Tout va bien) et de la comédie musicale contemporaine (Une femme est une femme), déchiffreur inattendu du monde tel qu'il va. A bout de souffle parcourt d'emblée un territoire familier, mélange de film noir et de film expérimental, s'oubliant volontiers dans la contemplation ahurie de ses deux protagonistes principaux, Jean Seberg, empruntée telle quelle à Otto Preminger (Bonjour tristesse) dans un geste d'amour inconsidéré, et Jean-Paul Belmondo, détourné à temps de ses penchants théâtreux. L'un et l'autre seront marqués à jamais par leurs personnages à peine esquissés, une belle astuce paresseuse pour que le spectateur les façonne à son image. C'est ce qu'on appelle deux icônes, un boxeur au chômage et une Américaine de passage, réunis dans un vitrail inabouti. Une mythologie s'écrit sous nos yeux, faite de raccords saccadés et de preuves d'amour sans cesse réclamées. Jamais Godard ne retrouvera cette fraîcheur passagère, un art allusif du portrait, une manière légère de s'appesantir sur ce qui tient lieu d'âme à un acteur, à savoir un tee-shirt et un chapeau.

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