quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

ARTE, 21h55. «Les statues meurent aussi». L'art nègre sans masque.

08/08/1995 à 07h37

SKORECKI Louis

C'est à une belle soirée africaine que nous invite Arte: Souleymane Cissé présente les Statues meurent aussi, Michel Pamart visite des collectionneurs et des spécialistes, Jean Rouch nous introduit aux Maîtres fous, son chef-d'oeuvre, Amadou Hampaté Bâ nous parle.

Signé par Alain Resnais et Chris Marker, les Statues meurent aussi, ce sublime court-métrage de 1952, a en fait un troisième auteur que révèle le générique, le chef opérateur Ghislain Cloquet. Ce film, interdit pendant dix ans parce qu'il portait un regard incisif sur l'Afrique colonisée, est inédit à la télévision. Une musique d'André Hodeir fait une synthèse excitante entre jazz et musique contemporaine, rendant le propos plus intemporel encore. «Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l'histoire, quand les statues sont mortes, elles entrent dans l'âme. Cette botanique de la mort, c'est ce que nous appelons la sculpture.»

On voit des statues dans l'herbe. «C'est que le peuple des statues est mortel. Un jour, nos visages de pierre se décomposent à leur tour.» Marker et Resnais analysent notre plaisir devant l'art nègre, insistant sur le fait que nous trouvons du pittoresque là où un membre de la communauté noire trouve une culture. Des yeux en forme de fentes nous observent, un sourire nous regarde.

Il fut un temps où l'art était en accord avec le monde. L'Afrique était déjà la terre des énigmes et le noir était déjà la couleur du péché. Aux sublimes masques nègres succèdent des images documentaires qui montrent des Africains sur une pirogue. Désormais, le film alternera une vision des statues et une analyse des sociétés africaines sous la colonisation.

Panoramiques sensuels sur des guerriers de bois, des animaux jumeaux, des échanges de regards. Etran- geté d'une paire d'yeux globuleux, beauté d'une petite princesse du Bénin, des apollons inconnus nous parlent. «L'art ici commence à la cuillère et finit à la statue.» Dans un banal appuie-tête, il y a tout le culte du monde.

En introduction à de splendides gardiens de tombeaux et d'autres statues d'ancêtres, Resnais et Marker insistent sur le fait que toute création est sacrée. Colonisateurs du monde, nous voulons que tout nous parle mais ces statues-là sont muettes. Elles ont des bouches et ne parlent pas, elles ont des yeux et ne nous voient pas. Ce ne sont pas des idoles, plutôt quelque chose comme des jouets.

La statue nègre n'est pas le Dieu. On ne l'adore pas. Elle est la prière. Prière pour la maternité, pour la fécondité des femmes, pour la beauté des enfants. On est fasciné par l'étrange rigueur des cicatrices qu'elles portent. Certains masques luttent contre la mort, ils la révèlent. Ils dévoilent ce qu'elle veut cacher. On s'attache à des géométries invraisemblables, des regards muets.

Le film aborde alors la mort des statues. Dans un premier temps, elles sont classées, étiquetées, conservées dans des collections. Puis arrive la décadence et l'artisanat indigène dégradé. C'est un art de bazar et, dans le même temps, le monument aux morts remplace la statue funéraire. Prise dans une pince entre l'Islam, ennemi des images, et la chrétienté brûleuse d'idoles, la culture africaine s'effondre. Heureusement qu'un noir en mouvement, c'est encore de l'art nègre.

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