segunda-feira, 31 de agosto de 2015

Bande à part

LOUIS SKORECKI 5 JUILLET 2002 À 00:19

Cinétoile, 0 h 35.

Marie. C'est toujours Marie. Karina s'appelle Marie, Wiazemsky aussi. Boudeuses, elles prient Dieu dans les coins mal famés des films de leur amant, un calviniste mao du nom de Godard. Godard, rappelez-vous. C'est ce jeune homme brun, tellement brun qu'il semblait toujours mal rasé. Dans Lolita, James Mason prévient Sue Lyon : «I'm a twice a day shaver». Godard, c'est ce jeune homme brun à l'inélégance chic, conservateur, réactionnaire même, qui pose en romancier NRF. Il a tout ce qu'il faut pour être un grand écrivain. Sauf qu'il rencontre un jour, dans un sous-sol mal éclairé, un film qui tremblotte, un Renoir ou un Griffith, un film de cinéma. «L'écrivain sera cinéaste ou ne sera pas», pense le jeune écrivain mal rasé. Que se serait-il passé s'il avait troussé quelques pages à la hussarde, à la cosaque, au lieu de jouer au cinéaste ? Avait-t-on vraiment besoin d'un second Jacques Laurent (qui a donné un sérieux coup de pouce au jeune Godard, soit dit en passant), d'un second Cécil St. Laurent ?

Bande à part est un grand film classique, le seul Godard (avec les Carabiniers) à ne pas sortir d'un tournage catastrophique récupéré in extremis au montage. L'art de Godard, celui pour lequel on l'aime, c'est celui du cut up, de la fiction recomposée en puzzle. Godard, c'est celui qui met Marie sur le trottoir, et qui, en venant relever les compteurs dans la salle de montage, se rend compte qu'il n'a pas fait Loulou (celui de Pabst avec Louise Brooks, évidemment). En quelques coups de cutter, il recoupe les morceaux. C'est lyrique, c'est moderne, on dit ça sans ironie. Mais, dans Bande à part, tout s'enchaîne par miracle. Il y a miracle. Marie (Karina) et ses deux amants (Brasseur, Sami Frey) emportent le film dans un tourbillon d'images. Pas besoin de rafistoler, ça tient tout seul. «Il avait un beau corps, il était souple», disait Anna Karina de Godard pour évoquer leurs étreintes. Elle avait les larmes aux yeux. Parlant de Sternberg, Marlène aussi aurait eu les larmes aux yeux. Les idées et les sentiments, ça fait pleurer. Tout ça pour dire que Godard est le plus grand cinéaste américain. Il n'y a que les Américains qui ne le savent pas. Même les poissons du lac Léman le savent.

SKORECKI Louis

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