segunda-feira, 31 de agosto de 2015

Berlin Express

LOUIS SKORECKI 26 JUIN 2002 À 00:04

Ciné Classics, 22 h 05.

Le cinéma, ce n'est pas grand-chose. Un très vague pressentiment, une chanson, une ville dévastée. Pour Jacques Tourneur, maître de la suggestion et du non-dit, il s'agit de faire le maximum avec le minimum. Prendre une poignée d'acteurs qui se ressemblent, s'il se trouve que c'est tout ce qu'il a sous la main, et jouer précisément de cette indifférenciation pour instiller, lentement mais sûrement, une sourde inquiétude, une confusion narrative, un doute. Ses hommes-léopards et ses femmes-chats, c'est juste un accroc dans la fiction, une maille qui se déchire, une ombre qui s'allonge.

Tourné en 1947, à quelques mois de distance de Allemagne, année zéro, dans un même décor sinistre et suicidaire, Berlin Express est un concentré de suspense polyglotte et d'abstraction terrifiée, démarrant à Paris sur un étrange rituel tourneurien, l'enterrement d'un pigeon par une armée d'enfants sérieux, trop sérieux pour être des enfants. Entre Hitchcock et Rossellini, dans un brouillard néoréaliste blafard, cet antifilm d'espionnage se bâtit pièce par pièce autour de la figure énigmatique du personnage joué par Paul Lukas, humaniste européen avant l'heure, et ennemi juré d'une guerre froide en train de se mettre en place inexorablement.

Trente secondes dans un train de nuit, il n'en faut pas plus pour démoder l'oeuvre complète de Sternberg. Berlin Express n'est pas le plus beau Tourneur, mais il ne vous lâche pas. Tiens, un clown qui meurt. Les clowns meurent souvent chez Tourneur. Robert Ryan passe, raide comme un mannequin, comme Mitchum quelques mois plus tôt dans Out of the Past. La même peur au ventre. Les films, on ne le répétera jamais assez, sont faits pour s'oublier, pas pour s'apprendre par coeur. Il n'y a que les crétins et les fétichistes pour croire que c'est ce qu'il y a dans le plan qui définit un film. Sans même parler du hors-champ et autres foutaises, on voit bien que le cinéma n'est fait que de grattements, de couinements, de bruits. Le cinéma : ce qui ne se comptabilise pas, ce qui grince, ce qui parle. Plus il se fait oublier, plus un film est inoubliable. A quoi bon raconter un Lang, un Tourneur ? On les aurait rêvés, ces films, que ce ne serait pas étonnant. Ils vivent leur vie sans nous. On leur tricote juste les dénouements qui nous font plaisir. Des happy ends, rien que des happy ends.

SKORECKI Louis

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