quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

CHAQUE JOUR, UN FILM À VOIR OU À REVOIR À PARIS. PILLAGE SENTIMENTAL. LA REPRISE DU JOUR : FORBIDDEN DE FRANK CAPRA (1931) AVEC BARBARA STANWYCK ET ADOLPH MENJOU, AUJOURD'HUI À 14H05, 18H10 ET 20H10, AU CINÉMA QUARTIER LATIN, 9, RUE CHAMPOLLION, TÉL.: 43.26.84.65.

Par Louis SKORECKI

— 12 août 1996 à 09:44

En 1931, le tout jeune Frank Capra se remet mal de l'échec de The Miracle Woman. Il se lance tête baissée dans une adaptation ambitieuse d'un célèbre mélo de Fanny Hearst, Back Street, porté à l'écran, en 1932, par le génial et méconnu John M. Stahl à qui l'on doit aussi la toute première version (1935) du Mirages de la vie (Imitation of Life) de Douglas Sirk (1959), titré alors Images de la vie.

Ce que fait Capra, avec la complicité active de son scénariste et dialoguiste, Jo Swerling, relève en fait davantage du vol pur et simple que de l'adaptation. Il pille le roman de Fanny Hearst pour le faire dériver dans une plus grande sentimentalité encore. A la manière du Mizoguchi Kenji de 1953 ou du Ozu Yasujiro de 1933, c'est-à-dire une sentimentalité à la fois sèche et languide, à mille lieues de tout naturalisme excessif, dans une stylisation bazinienne avant la lettre.

Mais encore? Une toute jeune bibliothécaire de province se languit de l'homme de sa vie qu'elle n'a pas encore rencontré. C'est Lulu (Barbara Stanwyck, étrangement Lolita et jumelle de la Sylvia Sydney myope de Fritz Lang).

Elle décide sur un coup de tête enfantin de partir pour La Havane en paquebot de première classe pour jouer dans les vastes casinos précastristes de l'île américaine. Sur le bateau, elle rencontre l'homme de sa vie, un poivrot en smoking joué par le futur maccarthyste hystérique, Adolph Menjou, spécialiste des rôles de traître ou de salaud à l'époque (le tout début du parlant optique, encore criard et strident, ici dans une copie inédite mais hélas! non restaurée).

Comment sait-elle que c'est l'homme de sa vie? On ne sait pas mais elle le sait. Il est marié. Ne dit rien. Ment. Mentira toute sa vie. Jusqu'à la fin extrême de leur double destin tragique et mélodramatiquement non correct.

Capra raconte que, «c'est ainsi qu'en [s]'aidant d'importants emprunts de la pièce de Fanny Hearst, Back Street, [il] écrivit un scénario ­ original ­ Forbidden». «J'aurais mieux fait de rester au lit.» Pourquoi tant de haine de soi? Certes, la critique contemporaine (1995) descend en flèche ce mélo lacrymal comme le faisait encore il y a peu Michel Cieutat dans son Frank Capra, aux éditions Rivages/Cinéma.

Posons comme hypothèse d'école que tout le monde se trompe sur Forbidden. Jusqu'au méticuleux historien britannique David Thomson, qui, dans son Biographical Dictionary of Film, omet carrément de parler du film, lui préférant les Harry Langdon de 1927. Il faut dire qu'il oublie aussi, dans un seul et même mouvement, des oeuvres aussi importantes que The Power of the Press (1928), Flight (1929), Rain or Shine (1930), Dirigible (1931), The Miracle Woman (1931), Platinium Blonde (1931), The Bitter Tea of General Yen (1932) et d'autres plus tardifs encore.

Posons que Forbidden surpasse les films surévalués utopico-politiques d'avant-guerre (l'Extravagant Mr. Deeds, 1936, Horizons perdus, 1937, Vous ne l'emporterez pas avec vous, 1938, Mr. Smith au Sénat, 1939), jusqu'au Meet John Doe de 1941 et peut-être même La vie est belle de 1947.

Et si Forbidden était tout bêtement le meilleur film de Frank Capra? Avec sa morale politique, sa romance sexuelle, ses trahisons ignobles, son dénouement terrifiant, ses métamorphoses travesties, ses sursauts mizoguchiens, son interminable lenteur sirkienne. Le chef-d'oeuvre des années 30? En tous cas, le must du jour.

Louis SKORECKI

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