quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

CHUCK, ARETHA, LE BOSS ET DYLAN, TAILLÉS DANS LE ROCK

Par Louis SKORECKI

— 10 août 1996 à 09:38

C'est un bijou rock comme il y en a peu. Deux heures de jouissance continue oubliée depuis le milieu des années 60. Ce concert du Rock and Roll Hall of Fame a été enregistré à Cleveland, Ohio, le 2 septembre 1995. Produit par Jann S.Wenner (Rolling Stone Magazine, friend of Springsteen) et diffusé en clair sur Canal (version intégrale), c'est la plus belle surprise musicale d'un été sans histoire.

Le prégénérique est en lui-même d'anthologie: un young Chuck Berry, cheveux noir corbeau, allures de lover de fillettes prépubères, qui oublie les impôts en retard le temps d'un rock concert ­ on voudrait que jamais ça ne s'arrête. Qu'importe le titre de la chanson (Maybebellene Maybe), c'est la naissance historique du rock nègre, celui qu'Elvis, jeune paysan du Mississippi, invente tel quel au même moment (1954-1955), reprise à l'identique en 1995 (sécheresse, pas de lard), soit plus de quarante ans plus tard. Quand le jeune Chuck a fini sa duck dance, sa danse légendaire du canard mitraillette, on passe au générique et le film peut, enfin, commencer.

C'est un très sobre Bon Jovi qui ouvre l'aventure en duo avec le vieil Eric Burdon. Qui est le plus jeune des deux? Le poupon hard ou le vieux beau musclé à mort sur ses cheveux blancs? Version fabuleuse du We Gotta Get out of This Place nimbée de la légende des Animals sans que les plus récents avatars Metal Trash n'encombrent le terrain. «Little girl/ You're so young/ And pretty/ But you're gonna die before your time/ Is through.» C'est un love duo qui restera dans les annales. Suit un It's Allright and I Do What I Want dans lequel nos deux compères sont presque aussi impeccables.

Là, après seulement trois chansons, on se dit que c'est trop beau, ça ne va durer comme ça pendant deux pleines heures. On est en 1996. Ça ne peut pas exister. Ça n'est plus disponible en magasin.

Pourtant, Mellissa Etheridge enchaîne avec un medley Phil Spector (Come Back, Be My Baby) et s'en sort comme une fillette inattendue, suivie de près par le retour du prince de la soul, le révérend de Memphis Al Green himself. Il a maigri et se lance dans le standard de Sam Cooke (et Otis Redding), A Change's Gonna Come en version falsetto idéalement éthérée: «I was born/ By the river/ In a little tent/ And just like the river/ I've been running ever since/ It's been a long time coming/ But a change's gonna come.»

Qui peut enchaîner derrière pareille perfection gospel? Personne d'autres que Chrissie Hynde et ses Pretenders. L'ancienne chanteuse des Frenchies s'est refait une beauté garçonne et le lamé bleu lui sied à ravir. Elle reprend le célèbre hymne hippie de Neil Young, The Needle and The Dammage Done et lui rend justice. Version sixties parfaite, ligne claire et tout.

Ce concert, filmé hors zooms à la Scorsese (Last Waltz) est décidément historique. Aretha Franklin en poitrine Jayne Mansfield et gros cul obscènement pointé crache un Natural Woman guttural qui rappelle ses negro spirituals de nuit sur une plage de Montreux, quand des voisins indélicats avaient porté plainte contre la grosse mémé noire qui hurlait si fort à la mort.

John Fogerty la suit de près et reprend Creedence Clearwater Revival accompagné par Booker T. and The MGS. Noir et blanc se confondent chez l'éternel teenager presque rouquin, malgré une batterie trop lourde (mais elle était déjà là chez Creedence). Iggy Pop fait du Iggy Pop et annonce Lou Reed. Le crapaud new-yorkais dédie sa chanson à Sterling Morrison du Velvet. Il donne une belle version de son Sweet Jane, trop courte, vite regrettée.

Sheryl Crow reprend les Rolling Stones (You Can Lean on Me) et George Clinton reforme Funkadelics pour une séance funk terrifiante d'humilité électrique minimale. Bruce Springsteen le suit de près avec son folklorique E. Street Band. Il fait une belle reprise du Hey Bo Didley des Animals et introduit un de ses All Time Heroes, Jerry Lee Lewis. Le rock historique increvable en boogie-woogie nerveux.

Bob Dylan est le véritable héros du concert. Hendrixien en diable, il chante All Along the Watchtower avec ses éternels cheveux crépus et ses psalmodies country-yiddisch. Avec le boss Springsteen, ils reprennent Forever Young. Dylan chante bien, ce qui est rare de nos jours, et Springsteen assure en humble disciple. On aimerait que le concert s'achève sur ce duo idéal mais il y aura encore Ray Davies et ses Kinks (aigrelet, joli), James Brown en smoking blanc (I Feel Good), Little Richard en Tutti Frutti pédé et quelques Allman Brothers oubliables.

Louis SKORECKI

CANAL+, EN CLAIR, SAMEDI, 12H35. Concert à Cleveland.

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