domingo, 23 de agosto de 2015

Daisy Kenyon (2)

Cinécinema Classic, 14h15

par Louis SKORECKI

Tu t'inquiétais pour rien, dit Caroline, monsieur Edouard a changé. C'est un autre, on ne le reconnaît plus, a-t-elle ajouté. Je n'ai rien répondu, j'ai juste pensé qu'il était un peu exalté. Rien de grave, a dit Caroline comme si elle lisait dans mes pensées, ça lui passera. On était devant le Classik, ce grand cinéma de banlieue qui fait dancing le week-end, on venait de revoir Daisy Kenyon, ce Preminger que monsieur Edouard aimait tant. On se posait des questions. Sur le film, sur Preminger, sur les acteurs. Caroline n'était pas fan de Dana Andrews, elle ne supportait pas Joan Crawford. Moi c'était la photo de Leon Shamroy que je trouvais fadasse. C'est un peu gris, non ?, je demande à Caroline. Elle ne répond pas. Si seulement monsieur Edouard avait été là, il nous aurait mis d'accord.

Dès qu'on prononce son nom, il déboule au quart de tour. Il sait déjà de quoi on parle. A croire qu'il a un espion sous mon bureau. Vous oubliez un troisième personnage, dit-il, le rival amoureux de Dana Andrews, joué par l'étrange Henry Fonda. C'est vrai, on l'avait zappé. Pas du tout, dit monsieur Edouard avec une sorte de sérénité que je ne lui connais pas, c'est lui-même qui passe son temps à s'auto-effacer. Il se zappe lui-même, vous comprenez ? On reste sans voix. Rappelez-vous combien Henry Fonda était indécidable dans Tempête à Washington, dit encore monsieur Edouard, comme pour nous mettre sur une piste. Ce n'est pas pareil, dit Caroline, Tempête à Washington est un film politique, opaque, oppressant. Et Daisy Kenyon, alors ?, demande monsieur Edouard. C'est quand même moins onirique, moins fantastique, dit Caroline. Tu crois ?, demande monsieur Edouard, c'est juste un fantastique moins social, plus passionnel. Et la photo de Shamroy ?, je demande timidement. Royale, répond monsieur Edouard. Je regarde mes pieds. Ils sont toujours là. (A suivre)

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