quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

France 3, 23h10, «Un siècle d'écrivains»: portrait de l'auteur de romans policiers britannique Raymond Chandler. Le maître du polar dont la vie finit en fleuve noir. Après la mort de sa femme, le créateur du détective Philip Marlowe sombra dans l'alcoolisme.

Par Louis SKORECKI — 6 mars 1996 à 03:06

France 3, 23h10, «Un siècle d'écrivains»: portrait de l'auteur de romans policiers britannique Raymond Chandler. Le maître du polar dont la vie finit en fleuve noir. Après la mort de sa femme, le créateur du détective Philip Marlowe sombra dans l'alcoolisme.

Raymond Chandler est un écrivain mystérieux. Considéré comme l'un des maîtres du roman noir, il s'attache davantage à des descriptions désuètes qu'à des intrigues dans lesquelles on se perd volontiers. Et il s'amuse à écrire des dialogues qui sont comme autant de duels en paroles. On attendait donc beaucoup de ce portrait que lui consacre Michel Pamart dans la collection Un Siècle d'écrivains. On ne sera pas déçu: voici un voyage sensible et souvent poignant dans la mémoire d'un homme dont la vie a été un véritable roman.

«Il faisait une chaleur étouffante et poisseuse.» Alors que la caméra glisse sur les hauteurs enluminées de Beverly Hills, une voix off s'amuse à citer Chandler. Le ton est donné, ce seront les mots de Philip Marlowe qui nous guideront sur les pas de Chandler. Celui-ci n'a jamais cessé de décrire Los Angeles de long en large. Dans un très rare enregistrement (le seul où l'on entende la voix de Chandler), il raconte que personne, à l'époque, n'écrivait sur cette ville. Maintenant, tout le monde y habite et en parle.

Alors que la voix off rappelle les pensées sombres de The Big Sleep («Vous dormez du grand sommeil»), on panoramique sur le cimetière de San Diego où Chandler est enterré. Contrairement à ses volontés, sa tombe n'est pas à côté de celle de sa femme Cissy. Le journaliste Neil Morgan, l'un des rares amis de Chandler dans ses dernières années, raconte sa mort. Il avait une hépatite et n'arrivait pas à diminuer la boisson. Le foie était atteint. Seulement dix-sept personnes assistèrent à l'enterrement. Sa femme Cissy était morte quatre ans auparavant et Chandler, qui l'aimait à la folie, regrettait ne pas avoir un livre à lui dédier. Après sa mort, l'écrivain s'est mis à beaucoup boire et Neil Morgan raconte qu'on ne pouvait plus communiquer avec lui. Il met en scène plusieurs fois son propre suicide et il est enfermé dans un hôpital psychiatrique. Morgan l'en sort et le place dans un sanatorium. Mais Raymond Chandler rentre chez lui et recommence à boire.

Un film d'amateur montre les seules images qu'on ait, muettes, de Chandler en train de plonger dans une piscine. Elles introduisent à un essai de ciné-biographie. Naissance en 1888 à Chicago. Père ingénieur. Les parents divorcent quand Raymond a 7 ans. Il ne reverra plus jamais son père. Part pour Londres, banlieue sud. En 1900, il a 12 ans et entre au collège. Education britannique classique, grec, latin, français, rugby, cricket. Des images de films muets restituent l'ambiance. Prend la nationalité anglaise en 1907. Comptable en 1912. Après la guerre, il rencontre Cissy. Grand amour. Elle a 17 ans de plus que lui.

On passe vite sur la carrière de Raymond Chandler dans l'industrie pétrolière. C'est à 45 ans, en lisant des magazines bon marché (Black Mask), qu'il décide d'écrire des nouvelles policières. En 1937, son premier texte est publié. Chandler confie qu'il a dû apprendre l'américain comme si c'était une langue étrangère. Il parle aussi de sa «constipation chronique au sujet de l'intrigue». Chandler pense que le lecteur, même s'il ne le sait pas, préfère l'émotion à l'action. Marlowe a une certaine noblesse, il est solitaire mais pas sûr de lui, triste mais jamais vaincu. En 1943, Chandler a un contrat avec la Paramount à Hollywood. Il écrit avec Billy Wilder l'adaptation du roman de James Cain, Assurance sur la mort. Wilder se rappelle combien Chandler était doué pour les dialogues. Mais l'expérience est atroce pour Chandler qui, en 1945, exige deux limousines, une pour le médecin, l'autre pour porter le script. Il boit déjà beaucoup.

Après Dick Powell, c'est Bogart qui est Marlowe. Belle occasion pour voir un petit bijou, une bande-annonce du Grand Sommeil qui parodie une scène du film: dans une librairie, Bogart demande à Bacall un livre du même genre que le Faucon maltais et elle lui recommande The Big Sleep. On apprend que pour son auteur, Marlowe était un homme honnête dans un monde corrompu, un raté qui le sait. Toutes ces confidences sont extraites des innombrables lettres de Chandler.

Alors qu'on ne voit que des maisons californiennes sur lesquelles glisse une caméra complice, les mots de Chandler résonnent à nos oreilles. Ses confidences sur la demeure de La Jolla qu'il achète pour Cissy alors qu'elle a déjà 76 ans. Son désespoir quand il ne réussit pas à terminer Little Sister. Sa modestie quand on lui dit qu'il a écrit la plus belle prose parlée d'Amérique.

Chandler écrit en 1950 le scénario de l'Inconnu du Nord Express mais Hitchcock change tout derrière son dos. Le 6 septembre 1956, alors que Cissy est morte depuis un an et demi, Chandler raconte que tout est hors de prix et qu'il n'a personne à qui parler. Il écrit Playback, le septième et dernier Marlowe. Dans le suivant, inachevé, le détective privé se mariait avec une femme riche. C'est sur ce même inachèvement que Michel Pamart esquisse son lent adieu à Raymond Chandler, un homme qui aimait les chats et les mots d'amour.

Louis SKORECKI

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