quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

Grand soir pour télécinéphiles. Un inédit de Ford, le meilleur Capra et un excellent Mankiewicz en même temps.

13/03/1997 à 22h24

SKORECKI Louis

Arte fait fort. Diffuser un John Ford muet, cela n'allait pas de soi. Surtout que, côté câble, on s'agite très fort au rayon grande cinéphilie. Comment regarder ce Ford fabuleusement inédit, le Cheval de fer (1924), alors que surgit presque simultanément, sur Paris Première, le plus beau Capra, La vie est belle, accompagné d'un excellent documentaire sur son oeuvre? En rajoutant le magnifique Mankiewicz de Monte-Carlo, la Comtesse aux pieds nus, il faudrait disposer de trois magnétoscopes qui carburent presque en même temps. Capra. Plaisir furieux devant La vie est belle, le chef-d'oeuvre de Frank Capra, qui en a bien une dizaine à son actif. Où commence et finit le profane? Où commence et finit le religieux? Devant ce scénario délirant qui mixe la vie «ratée» d'un homme ordinaire (James Stewart) avec tout ce qui, dans son existence, est au contraire follement «réussi», seule la venue sur terre d'un ange dérisoire peut faire éprouver la brûlure vive de sa propre vie parmi les humains. Scénario ultraconnu, revisité cent fois par des cinéastes hollywoodiens ludiquement copieurs (John Landis), appris par coeur par des spectateurs amoureux, sidérés, toujours, par l'irruption si violente de la mort annoncée dans la vie en apparence si parfaite d'un James Stewart Américain moyen de rêve.

Le docu de Paris Première part pédagogiquement de ce monument daté pour refaire l'historique nécessaire d'une démocratie en crise et de l'un des seuls cinéastes à avoir su jouer intelligemment de cette crise, la déjouer en scénarios abrupts, l'élucider en discours généreux.

Ford. Loin de la bienveillance heureuse de Capra, l'art pauvre et magistral de John Ford donne, avec ce Cheval de fer triomphant de 1924, une suite possible au minimalisme primitif et frontal de l'ancêtre oublié, D.W. Griffith. Sans renier les autres sources possibles d'un cinéma muet porté à la perfection (1), c'est-à-dire Allan Dwan, le cow-boy placide William S. Hart et son inventeur modeste, Thomas Ince. Ici, Hollywood avait une âme ouverte aux Indiens non traîtres, dont Delmer Daves se fit, tardivement et un peu abusivement, le seul défenseur. A la manière d'un Cecil B. De Mille inventif (Caïn et Abel), Ford s'invente deux frères ennemis, le Peau-Rouge et le cheminot blanc. Annonçant, déjà, la figure du juif et de l'Arabe qui se cache derrière lui. Tout, ici, vient de la Bible et y retourne, en lieu ultime.

Mankiewicz. Dans la Comtesse aux pieds nus, Mankiewicz, lui, fait de la voix off et du récit quatre ou cinq fois raconté, mais sous un angle à chaque fois différent, un sommet de perfection lyrique. Après Rashomon de Kurosawa, il donne à Bogart son seul rôle intelligent (il ne fait pas, ici, de figuration) et à Ava Gardner son personnage le plus magique. Le scénario est une mise en scène, justement, de la cinéphilie perdue, d'un âge d'or encore vivant, où les producteurs savaient, charlatans marchands de tapis ou maniaques analphabètes, commander aux cinéastes les «merdes sublimes» qu'eux seuls pouvaient mener à terme. Ici s'écrit, derrière l'histoire convenue de l'actrice aux pieds nus, la saga de cet Hollywood qui sut abriter le génie beau parleur de ce Guitry juif, seul capable, peut-être en raison de son lieu de naissance à l'Art, de prononcer la sentence de mort d'un cinéma ébloui qui s'éteint.

Conclure? Enregistrer Ford, Capra, Mankiewicz? Surtout, ne pas manquer, dans le présent du direct, la vivacité rare d'un petit film non nostalgique, c'est-à-dire filmé justement dans le direct du présent, ce Cop dont on dit, quelque part dans ces pages, tout le bien qu'on pense.

(1) Ce langage international poussé à la perfection universelle ne se retrouve plus aujourd'hui que dans le world cinema du porno inventif.

Le Cheval de fer, Arte, 23h45; la Comtesse aux pieds nus, TMC, 20h35; La vie est belle, Paris Première 21h00; les Maîtres du regard: Capra, Paris Première, 23h40.

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