segunda-feira, 31 de agosto de 2015

La Nuit du carrefour

LOUIS SKORECKI 11 JUIN 2002 À 23:54

Ciné Classics, 9 h 15.

Vaciller. Le meilleur de Renoir tient dans ce mot qui évoque les tremblements, la maladie, l'ivresse. Plus tard, quand il aura appris à bien se tenir, quand sa caméra aura appris à cesser de trembler pour un oui, pour un non, Renoir cessera du jour au lendemain d'être l'artiste qu'il était. En 1932, avec la Nuit du carrefour, c'est encore un très grand cinéaste. Renoir vacille devant Winna Winfried, une petite Danoise qui devait lui rappeler Catherine Hessling, sa petite marchande d'allumettes, sa femme muette. Vaciller, au cinéma, ça ne veut pas dire agiter sa quéquette pour se soulager. Un cinéaste, ça doit savoir ne pas prendre sa caméra pour une bite en 35 mm. Et pourtant, Renoir la fait trembler dans tous les sens, sa grosse machine. Pourquoi lui, pourquoi pas moi ? Pourquoi est-ce encore possible en 1932, et pas soixante-dix ans plus tard ?

On peut dire ça autrement. Il ne s'agit pas de savoir si un cinéaste doit mouiller pour son actrice, ou même s'il doit l'inonder de foutre à longueur de métaphores ultraréalistes. La question, c'est de savoir ce qui bouge, là, devant. Dans la Nuit du carrefour, superbe adaptation en direct de l'un des plus beaux Maigret, quelques mois à peine après que Simenon eut inventé le personnage, Pierre Renoir incarne Maigret comme si sa vie, sa pauvre vie vacillante, en dépendait. A une poignée de semaines de distance, dans la Tête d'un homme, Harry Baur, formidable Raimu juif, tirera du même Maigret le même tremblement de vie. C'est l'énigme des énigmes : le plus beau Renoir ne vaut pas mieux qu'un vulgaire Duvivier. D'une certaine manière, il vaut même moins.

C'est quoi un cinéaste, maman ? Un cinéaste, c'est quelqu'un qui peut dire à un journaliste, en 1940, au moment de s'embarquer pour Hollywood : «Je reviendrai en France. Hitler est un homme à ma main, je suis sûr que nous nous entendrons très bien tous les deux, car, comme tous mes confrères, j'ai été victime des Juifs qui nous empêchaient de travailler et qui nous exploitaient. Quand je reviendrai, je serai dans une France désenjuivée, où l'homme aura retrouvé sa noblesse et sa raison de vivre» (l'Aurore du 5 novembre 1968). Vaciller. Le cinéma, rappelez-vous, c'est l'art du tremblement. Ne pas manquer demain (10 h 15, Ciné Classics) de s'étourdir à la sublime abjection de la Règle du jeu. Tract humaniste ou mélo antisémite ? Si vous êtes encore là, on vous expliquera. Préparez vos mouchoirs.

SKORECKI Louis

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