segunda-feira, 31 de agosto de 2015

Le bonheur, son péché de jeunesse

LOUIS SKORECKI 5 AOÛT 2002 À 00:34

On occulte systématiquement la Marilyn des débuts, conquérante et épanouie.

On réécrit trop souvent les biographies des gens célèbres à partir des circonstances de leur mort. Pour les stars, cette mode psychologisante fait des ravages. Dans le cas de Marilyn, ce qu'on apprend chaque jour de ses malheurs, de ses maris, de son suicide (et on en apprend chaque jour, quand la demande est là, il faut nourrir la demande), tout ce qui devrait rendre flamboyante et miraculeuse sa jeunesse épanouie, conduit ses biographes et admirateurs à réécrire indéfiniment le remake de sa vie de malheurs. Comme s'il fallait absolument refouler cette chose infiniment scandaleuse, la jeunesse et le succès incomparable d'une star aux yeux du monde.

Le prisme du malheur. Il y a quelque paradoxe, dira-t-on, à célébrer le miracle des 19 ans de Marilyn et sa rencontre, en 1945, avec son Pygmalion d'amour, André de Dienes (lire page 5), au moment où l'on célèbre un peu partout le quarantième anniversaire de sa mort. C'était le 5 août 1962, elle avait 36 ans. Elle avait aimé des écrivains, des joueurs de base-ball, des présidents. Une raison de plus, pense-t-on, de réécrire sa vie à partir de ses films tardifs, Something's Got to Give (qu'elle ne terminera jamais) et surtout les Misfits, qui est comme un pressentiment de sa mort et de celle de ses deux partenaires, Clark Gable, le sex-symbol vieillissant, et Montgomery Clift, le pédé qui n'a jamais su s'assumer.

Pourquoi enfoncer le clou du malheur obligatoire, comme le font, par exemple, les Cahiers du cinéma dans leur dernier numéro, qui prétendent (jusqu'où ira-t-on dans ce sinistre scénario ?) que c'est Hollywood qui a obligé la jeune Marilyn à se teindre en blonde, la dépossédant ainsi de son être véritable. Tout n'indique-t-il pas, au contraire, qu'elle a tout fait pour séduire (les hommes, Hollywood, le monde) ? Pourquoi s'acharner à peindre Marilyn comme cette femme qu'un impitoyable système marchand plierait, presque malgré elle, aux canons obligatoires du succès, impliquant par là même qu'elle serait d'emblée condamnée à mort ? Pitoyable réécriture des destins de stars. Frédéric Mitterrand, au moins, ne commettait pas de telles bourdes. Il racontait la vie des rois et des reines au présent, toujours au présent.

Comme Soraya, lady Di... Le miracle à célébrer, regardez les films, les photos, les posters, c'est le bonheur et la jeunesse rayonnante de Marilyn, dès ses premières apparitions solaires, il y a plus de cinquante ans, aux côtés de Sterling Hayden (Asphalt Jungle) ou de George Sanders (Eve). Le problème, c'est que des millions de marilynophiles, hommes et femmes, n'aiment chez elle que sa fragilité. Ils aiment sa mort. L'époque est propice au malheur, à tous les malheurs. On préfère la petite fille triste et la femme en pleurs à la star épanouie, sublimement belle et désirable, qui a conquis le monde à la vitesse d'un ouragan. Les milliers de biographies catastrophistes se multiplient, et Marilyn les alimente plus que toutes celles qui l'ont précédée ou suivie, de Soraya à Grace de Monaco en passant par lady Di. C'est la mort de Marilyn, ses malheurs à répétition, sa solitude aux yeux du monde, qui en ont fait l'icône qu'elle est devenue. Même les femmes, longtemps jalouses de cette bimbo pour camionneurs, la considèrent aujourd'hui comme une amie. La fêlure, toujours la fêlure. C'est pourquoi une pauvre fille comme Loana a pu passer pour une Marilyn hexagonale. Comme Marilyn, elle fait bander les hommes, fantasmer les travelos, mouiller les féministes. Marilyn serait la femme idéale, alors ?

Et si cette Marilyn-là n'était pas la vraie ? Et si une icône romanesque, à la vérité criarde et scandaleuse, presque documentaire, avait recouvert la vraie Marilyn Monroe, jeune fille grassouillette et encore brune, ivre de séduire les hommes, tous les hommes, et qui se transforme en deux ou trois ans seulement, en poupée blonde irrésistible ? Et si le vrai scandale de la mort légendaire de Marilyn n'était que l'oubli cynique et marchand de sa grâce inimaginable et surtout de sa jeunesse sauvage, sa jeunesse perdue ?

Elle et Elvis. Quand Warhol célèbre Elvis ou Marilyn, ce sont autant de timbres-poste pour l'éternité en forme d'icônes lascives et éternellement jeunes. La mort ou la déchéance de ses modèles ne l'intéressent pas. Le kitsch encore moins. Young Elvis, Young Marilyn, c'est le message, le seul message. Malgré Warhol, qui se souvient de ces poses lascives, de leur côté louche, androgyne, presque travelo, presque transgenre ? Les temps sont aux ragots coiffure et à la philosophie people, pas à la jeunesse conquérante de deux des plus beaux corps du monde, ceux d'Elvis et de Marilyn. La jeunesse géniale de Presley a été encore plus courte. En trois ans, pas plus, il a imposé au monde ses déhanchements nègres et sa musique de camionneur. C'était trop. C'est trop.

Avec la mort d'Elvis (il y a vingt-cinq ans), avec celle de Marilyn (il y a quarante ans), c'est ce sentiment de pure apparition, de pure grâce, de pure jeunesse, qui disparaît à jamais. On n'apparaîtra plus jamais ainsi aux yeux du monde, c'est trop tard. L'usine à rêves, celle des grands studios hollywoodiens, celle des grands labels rock, n'est plus qu'un mirage. Ils ont fermé. Ils ont mis la clé sous la porte. Se souvenir, pour ne pas oublier la magie de ces années-là, du compliment à deux vitesses de Cary Grant : «Quand Marilyn entrait dans une pièce, peu importait la manière dont elle était habillée, elle était nue. On la voyait nue. On ne pouvait pas la voir autrement.» Elle apparaît, elle est là. C'est elle, c'est Marilyn. Eternellement jeune, éternellement désirable, elle est le Nu absolu. Quand Fritz Lang la déguisait en ouvrière d'usine de sardines dans Le démon s'éveille la nuit, flottant désespérément dans son jean extralarge, on devinait juste ses formes avantageuses, sa sensualité de petit animal pas encore blessé par la vie. Comme de Dienes, qui voulait encore plus coucher avec elle que la photographier, tous les hommes la voulaient dans leur lit. A leurs yeux, la jeune Marilyn était une pouffiasse, mais une pouffiasse sublime. Elle n'avait pas besoin de mouiller son jean ou de le coudre à même la peau. Même dans un sac de pommes de terre, et son jean langien était un sac de pommes de terre, elle les faisait bander. Elle les faisait tous bander. C'est simple, elle était sublime.

Sex-appeal. Une dernière histoire, pour mieux comprendre qu'il n'y a rien à comprendre. C'est la nuit. Marilyn se sent seule. Elle téléphone à son vieux copain, elle lui demande de venir prendre quelques photos. Dienes a oublié son flash, il n'hésite pas à éclairer Marilyn à la lumière crue de ses phares de voiture. Il y a dans ces quelques photos toute la solitude du monde, la tristesse à venir, mais il y a aussi cette formidable sensualité, cette jeunesse irrésistible. On appelait ça le sex-appeal, vous vous rappelez. Elle est belle, la jeune Marilyn, elle est follement belle. Regardez les photos. Oubliez les mauvaises pilules, les mauvais amants, les mafias sentimentales à répétition. Regardez Marilyn, l'éternelle jeunesse de Marilyn. Le cinéma est fait pour ça, il a été inventé pour elle. Le cinéma, c'est pour de vrai. Le cinéma, c'est pour rêver.

SKORECKI Louis

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