terça-feira, 25 de agosto de 2015

LES FILMS DE NOS 25 ANS. 1990. Le Champignon des Carpates. Biette hallucinogène. Quel rapport entre un scaphandrier nucléaire, un vieux shakespearien et une fille qui se meurt dans une clinique? Peut-être le culot de Jean-Claude Biette, qui ose «le Champignon des Carpates», premier film français post-Tchernobyl.

13/05/1998 à 03h2

SKORECKI Louis

Au début, on dirait un Allan Dwan tardif, un film mutant de série auquel on aurait rajouté, par erreur ou distraction, quelques couleurs un peu passées. Et puis ça se met à parler. Plus ça cause, plus on perd le sens du temps et de l'espace. Le Champignon des Carpates pose, dès lors, au spectateur une unique question, l'une de celles que la plupart des films ne savent même plus mettre en images: où sommes-nous?

Les pays étranges, Jean-Claude Biette connaît. Du Théâtre des matières en 1977 à Loin de Manhattan en 1981 (en passant par ses sept courts métrages tournés entre 1961 et 1973), il a eu le temps de parfaire cette géographie de l'impossible sur laquelle repose, pour une bonne part, son art de cinéaste: un «art oublié», méconnu, qui consiste essentiellement à mener le spectateur en bateau dans les régions qu'il connaît le mieux: Paris (Ménilmontant, Belleville), la banlieue ou même les dunes de l'Atlantique.

Une fois arrivé sur place, le spectateur comprend, trop tard évidemment, qu'on ne l'a transporté dans ces lieux familiers que pour mieux l'y perdre. A cet égard, le cinéma de Biette, comme celui de Jacques Demy, est un cinéma de l'enchantement et du conte de fées. Le Champignon des Carpates a été tourné le week-end, sur une durée de deux ans, au gré des finances et de l'inspiration du dialoguiste-metteur en scène. Pourtant, impossible de le deviner. Impossible, aussi, de n'être pas ébloui par ces images qui crépitent lentement, cherchant leur rythme propre, une espèce de précipitation tranquille qui n'appartient qu'à Biette. Mieux: le Champignon est peut-être le seul film de ces vingt dernières années dans lequel on peut se vanter, fièrement, joyeusement, de n'y voir littéralement que dalle.

Ce mélodrame contemporain, bricolé avec des bouts de ficelle par une équipe enthousiaste, se paye le luxe d'aborder, par le biais de la fiction, une histoire à laquelle aucun cinéaste au monde n'a encore osé toucher: les retombées de l'accident nucléaire de Tchernobyl sur la vie de quelques Parisiens ordinaires, artistes ou chômeurs, smicards ou immigrés, célèbres ou anonymes. Ce qui les réunit? Le scénario, les rencontres, les hasards. Et surtout un mystérieux champignon" qui fait des miracles.

Il ne faudrait pourtant pas croire que ce fameux champignon suffit à réunir les dizaines de personnages, à la fois bavards et opaques, qui n'arrêtent pas de s'entrecroiser dans ce film aux trajets perversement chiffrés (plutôt que fléchés). Ce n'est qu'à la fin, comme dans tout suspense correctement mené, que les pièces du puzzle-champignon commencent, tout doucement, à se mettre en place.

Comment mettre bout à bout cet homme, vêtu des pieds à la tête d'une combinaison de scaphandrier-chasseur de radiations nucléaires, qui ouvre le film; le metteur en scène shakespearien illustre et oublié qui met en scène Hamlet dans des décors de bidonvilles hollywoodiens; une jeune employée de librairie qui cache maladroitement, dans un bocal, un champignon qu'elle a déterré près de la tour Eiffel; son frère un peu truand qui veut vendre le «lait» de ce champignon censé guérir les irradiés et les cancéreux; la jolie Ophélie qui se meurt lentement, irradiée à vie, dans une clinique mystérieuse; l'étrange directrice de la clinique, qui la soigne plutôt mal; la fille de Jeremy Fairfax, l'illustre shakespearien, qui est à la recherche de son père depuis des années; et trente autres personnages encore, pour le moins" Comment mettre «ensemble» tous ces gens-là?

Réponse: il ne faut pas. Ce n'est même pas la peine d'essayer. A la place, l'idéal est de se laisser mener par le bout du nez, au timbre d'une voix, au charme saugrenu d'un geste, sans chercher à comprendre. Partir avec Fairfax parce qu'il a la voix langienne de Howard Vernon; suivre sa fille simplement parce qu'elle a la séduction spontanée de Tonie Marshall; trembler d'émotion quand surgit Patachou, étonnante en directrice de clinique, véritable réincarnation d'Anne Bancroft dans le dernier John Ford, Frontière chinoise; et adorer à genoux l'apparition culte et sexe de Laura Betti.

Et quoi encore? Découvrir les nouveaux visages (éclairés avec une superbe modestie par Denis Morel) de Valérie Jeannet, Thomas Badek, Laurent Cygler, Paul Minthe, Ima de Ranedo, Richard Brousse, Frédéric Ducasse, Mathieu Riboulet ou Florence Darel, l'héroïne du nouveau Rohmer, Conte de printemps. Admirer la sûreté de ces acteurs débutants, la direction tendrement hésitante de Biette, tout entière tournée vers l'écho des anciennes VF de quartier, à la limite du couac, du ringard, du faux.

Il ne reste plus qu'à rêver au jour où un cinéma bis, hors norme et hors profession, pourra enfin avoir sa place. Ce jour-là, on ira voir un film comme on va au café. Dans les rues louches et les impasses sombres, on retrouvera d'autres Champignons des Carpates, la bonne odeur coquine du vieux cinéma d'hier, celui qui faisait peur pour de vrai.

18 mars 1990 JEAN-CLAUDE BIETTE Né en 1942. «Le Théâtre des matières» (1977), «Loin de Manhattan» (1981), «Chasse gar-dée» (1993), «le Complexe de Toulon» (1996).

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