quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

«Lumière, le cinéma à vapeur»: Au commencement étaient les Lumière

15/03/1995 à 02h07

Au commencement étaient les Lumière

Mercredi 15. 20h35. Planète. «Lumière, le cinéma à vapeur».

Pour le centenaire du cinématographe, «inventé» le 19 mars 1895, André S. Labarthe a réalisé un documentaire sur les premiers films des frères Lumière. Un travail en trois volets, l'espace, le temps et le hazard. Son travail sur le son recomposé aide à retrouver l'émotion des premiers temps Pour le centenaire de l'invention du cinéma, Planète Câble a eu l'heureuse initiative de commander à André S. Labarthe un documentaire qui présente une sélection de soixante films réalisés par Louis Lumière et ses équipes d'opérateurs. Labarthe était bien placé, depuis les multiples portraits de cinéastes qu'il produit et réalise avec Janine Bazin pour Cinéma, de notre temps, pour aborder avec un oeil neuf l'oeuvre des frères Lumière.

C'est par une scène de rue parisienne que s'ouvre Lumière, le cinéma à vapeur. La voix off de Fanny Ardant rappelle les mots de Maxime Gorki pour décrire ce cinéma balbutiant: «Par un curieux déclic, l'image naît à la vie.» Une femme passe devant la caméra sans même y faire attention, comme si celle-ci était invisible. «Tout Paris résonne», écrira Céline. La voix d'André Dussolier vient dialoguer avec celle de Fanny Ardant.

Un train entre en gare. Voici les silhouettes grises de gens condamnés à un perpétuel silence. Ils s'avancent vers nous, venant de toutes les directions. Labarthe passe le film une deuxième fois, avec un bruitage. Tout a changé.

On s'aperçoit très vite du remarquable travail effectué sur le son. Le bruit de base, c'est celui du projecteur qui défile dans le silence. Mais il y aura aussi, en plus des voix des deux commentateurs, toutes sortes de musiques et de bruitages, organisés dans un délicat feuilleté de sons.

«Le premier film, le voici. Nous sommes le 19 mars 1895.» C'est Louis Lumière qui tient la caméra. Le flot des ouvriers qui sortent des usines Lumière s'écoule sans gêne. C'est l'heure du déjeuner. Une voiture à cheval passe dans le champ. Puis Labarthe enchaîne avec la deuxième version de ce film. Lumière a appris à maîtriser le temps, à filmer l'intégralité de la sortie. Il a dû agir sur les acteurs en les faisant sortir plus vite: «Les frères Lumière viennent d'inventer la mise en scène cinématographique, qui comporte trois éléments: l'espace, le temps, le hasard.» Le documentaire sera donc divisé selon ces trois parties que vient conclure, comme dans un morceau de musique, une coda.

On fait l'ascension de la tour Eiffel en travelling vertical. Des bruits sourds se mêlent au défilement de la caméra. Puis on passe aux Champs-Elysées. Chaque petit film est séparé du suivant par une brève image noire. Maxime Gorki, encore lui, parle de «mouvements d'ombres, de spectres, de fantômes».

Bazin: «Le temps deux fois perdu»

Le bruit métallique du projecteur qui défile nous rassure. Voici Londres, un gamin qui se retourne, des hommes coiffés de chapeaux melon. «Nous écoutons avec notre mémoire», commente Labarthe. Sur des images de New York, il plaque un mixage ahurissant de music-hall, pétards, feu d'artifice, clarinette de jazz.

On glisse sur des images de Venise. Mary McCarthy: «Venise est un accordéon de cartes postales d'elle-même.» Un chanteur d'opérette accompagne la caméra dans son panoramique.

On apprend comment le cinéma voyageait. Ces images de Barcelone filmées au fil de l'eau, on pouvait les voir à Moscou ou à Vienne. «Et si la carte n'était pas le territoire?» Un accordéon plaintif accompagne un su-

perbe travelling sur les quais de la Seine. Il avait suffi à l'opérateur de se placer sur une péniche pour inventer le premier mouvement de caméra de l'histoire du cinéma.

Le commentaire insiste avec pertinence sur l'idée de nostalgie, sur la notion de beauté absolue. Quand la caméra «panoramique», pourquoi le fait-elle toujours de droite à gauche? Voici l'Egypte, des chameaux qui défilent, des foules en turban. Une prière arabe vient accompagner d'autres chameaux chargés de feuillage. Une scène de famille au Japon, véritable cérémonie du thé, introduit à une scène de rue dans laquelle un pousse-pousse en forme de bicyclette vient s'arrêter devant la caméra. André Bazin: «C'est l'appa- rition de la tragédie spécifiquement cinématographique, celle du temps deux fois perdu.»

Dans la seconde partie, Labarthe cherche à savoir si le temps peut devenir un personnage. Des gens passent devant la caméra et l'écran se vide. Serait-ce le temps personnifié?

Plus le film avance, plus les bruitages deviennent importants. Un accordéon rythme une valse musette, la musique des Vacances de M. Hulot donne un recul ironique à des jeux d'enfants dans l'eau. Une autre musique de film, celle de la Partie de campagne, accompagne une nuée de lavandières au travail. André Bazin: «Un monde révolu remonte vers nous, plus réel que nous-mêmes et pourtant fantastique.»

La troisième partie montre bien la part de hasard dans le cinéma, un homme et une femme qui s'arrêtent pile devant la caméra pour discuter, un enfant qui revient dans le plan, des gens qui nous regardent droit dans les yeux. Quand le film se termine, on reste encore longtemps sous le coup de cet émerveillement primitif. Il n'y a peut-être rien de plus beau au cinéma que ces premiers plans qui se cherchent, ces gags maladroits, cette beauté lisse. Ce que Labarthe a réussi, c'est la transposition à la télé du miracle indissociable à l'éclosion de ces premiers films. Il leur rend leur jeunesse, leur tremblé. Et si tout était déjà écrit il y a un siècle?

Louis SKORECKI

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