domingo, 23 de agosto de 2015

The Shop Around The Corner

LOUIS SKORECKI 15 MARS 2002 À 22:36

Cinétoile, 22h45.

Un jour, Ernst Lubitsch décide de tourner un vrai mélodrame juif. Il le fait avec une telle finesse, un tel raffinement, que personne ne s'en rend compte. Un film juif avec James Stewart, c'est la plus belle blague juive d'avant-guerre, un temps où les blagues juives avaient de l'allant. The Shop Around The Corner sort en 1940. Autant dire qu'il s'est écrit et tourné avant que les Allemands ne marchent dans les rues de Hongrie ou de Pologne comme si c'était chez eux. La «boutique au coin de la rue», c'est à Budapest qu'on la trouve, un coin de cet empire austro-hongrois auquel la sophistication de Lubitsch doit tant. L'intelligence lubitschienne, c'est d'abord celle des farces muettes que les parlants que nous sommes n'écoutent même plus. Ce sont ensuite ­ là, le lecteur sait de quoi ça parle ­ les grivoiseries légères de Sérénade à trois (1933, Miriam Hopkins, et ses deux amants échangistes, Gary Cooper et Fredric March), les fantaisies antitotalitaires de Ninotchka (1939, Garbo, déstalinisée par l'Amérique) ou celles de To Be or Not To Be (1942, un faux Hitler à Varsovie). Le moins qu'on puisse dire, c'est que Lubitsch n'était pas dupe. Pour un petit juif, un fils de tailleur berlinois, il s'est moins fait avoir que d'autres.

Il n'est pas explicitement question de juifs dans The Shop Around The Corner, mais de deux petits employés de Budapest (James Stewart, Margaret Sullavan), qui s'aiment sans le savoir ­ et qui vivent dans la crainte quotidienne de perdre leur emploi (d'où le succès grandissant du film à chaque ressortie). Le cinéma étant l'art de l'implicite, du sous-entendu, du suggéré (contrairement à cette «vérité», ce «réalisme», ce «naturel», dont les historiens et les imbéciles le créditent), on ne cherchera pas ici à convaincre le lecteur que ces deux-là, et les autres personnages, tous les autres, sont juifs. C'est comme ça. C'est à prendre ou à laisser. Ça se voit, ça s'écoute, ça s'entend, ça se respire, ça se vit. De Matischek (Frank Morgan), le patron menaçant mais adorable, à Pirovitch (Félix Bressart), le plus vieux des employés du magasin, celui qui se cache comme le ferait un Groucho Marx dès que le boss lui demande son opinion, ils sont tous juifs. Très peu lubitschien, au fond, comme le fait finement remarquer Jacques Lourcelles, (Dictionnaire du cinéma/Robert Laffont), ce superbe mélo social pourrait aussi bien être signé du grand maître de la comédie américaine, Leo McCarey.

SKORECKI Louis

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