quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

Une étrange introspection allemande. Un reportage-fiction réunit les grands noms du cinéma d'Outre-Rhin

Par Louis SKORECKI — 28 avril 1995 à 02:40

ARTE, 22h10. «Une utopie d'Edgar Reitz pour les cent ans du cinéma allemand»

C'est à Edgar Reitz, l'auteur du monumental Heimat, qu'on a confié la réalisation du volet allemand du centenaire du cinéma. Le film se singularise d'emblée par son titre, la Nuit des cinéastes, une utopie d'Edgar Reitz pour les cent ans du cinéma allemand. Contrairement à Stephen Frears (cent ans de cinéma britannique) et à Nagisa Oshima (cent ans de cinéma japonais), Reitz ne fait pas d'historique à proprement parler. Il choisit plutôt de réunir autour de lui la quasi-totalité des cinéastes allemands vivants.

L'événement a lieu à Munich, une ville qui se veut l'un des hauts lieux du cinéma. Le nouveau cinéma allemand est né ici et presque tous les réalisateurs, producteurs et acteurs allemands de quelque importance ont un jour vécu et travaillé dans cette ville.

«Le cinéma a toujours été une victoire de l'imagination sur le réel», déclare Reitz en ouverture pendant qu'un hélicoptère avec une banderolle anniversaire tournoie au-dessus de la cinémathèque. Reitz suppose que cette cinémathèque est inaugurée pour les cent ans du cinéma en présence de la presse internationale. Dans la grande salle tapissée de rouge, il panoramique sur ce groupe hétéroclite qui représente pour lui le cinéma allemand. Chaque cinéaste va prendre la parole à son tour et faire ainsi le bilan d'une histoire allemande des images animées.

Premier extrait à apparaître sur l'écran, le Tambour (1979). Son auteur, Volker Schloendorf, explique en gros plan que pour lui c'est Fritz Lang qui est le plus allemand de tous les cinéastes «même s'il est viennois et en partie juif». Pour démontrer son attitude radicalement allemande, Schloendorf fait appel à des extraits de Métropolis (1929) et les Trois lumières (1923). «Les Allemands ont toujours essayé d'introduire du sens dans le langage cinématographique. Ce langage n'allait pas de soi, il fallait réfléchir avant de l'utiliser.» Après quelques images de M le maudit (1931), Schloendorf explique que d'autres cinéastes se réclament à juste titre de Murnaü. Serait-il le plus international des réalisateurs allemands? «Il se laissait guider par son lyrisme mais ses films avaient toujours un caractère fortement artificiel.» On voit Emil Jannigs dans Faust (1926) puis Tabou (1929): «Même quand Murnaü tourne dans les mers du Sud, ce qu'on voit sur l'écran, c'est finalement un monde complètement fantasmagorique et artificiel.»

Schloendorf termine son intervention en regrettant de n'avoir jamais tourné avec Romy Schneider parce qu'il la trouvait «trop allemande».

C'est au tour d'Helma Sanders Brahms d'intervenir. Elle souligne la folie de l'Allemagne dans l'auto-destruction, qui a vraiment commencé par l'émigration des juifs, cette folie qui s'est poursuivie et s'est tournée ensuite vers l'intérieur pour resurgir finalement sous une autre forme.

Des images de 1932 (Liebelei de Max Ophüls) lui font regretter «ce que notre pays a perdu. C'était en fait une destruction bien pire que la guerre». Margarethe Von Trotta parle ensuite des Années de plomb, du titre de son film de 1981. Elle évoque le sentiment de culpabilité qu'on ne voulait pas voir dans les années 50 et que nos parents, nos professeurs, ne nous avaient pas transmis.»

Longue parenthèse par l'Allemagne de l'Est avec les interventions de Frank Beyer et Wolfgang Kohlhaase qui évoquent la construction du Mur en 1961, le désir de faire des films critiques, la filiation avec Slatan Dudow et Bertold Brecht dans Ventres glacés (1932).

Avec Peter Schamoni, on revoit des images des stars de l'UFA comme Zarah Leander dans la Habanera (1936) de Detlev Sierck qui ne s'appelait pas encore Douglas Sirk. Alexander Kluge parle des mots et rappelle que Himmler avait protégé les films naturistes. La vieille Leni Riefenstahl, dont on voit les nus très esthètes des Dieux du stade, regrette le temps du muet et les chefs-d'oeuvre de Lang et Murnaü.

Wim Wenders s'étonne que les films de propagande nazie aient été reçus de manière si peu critique. «C'est de là qu'est née une méfiance réciproque entre cinéma et public. Aucun d'entre nous, pas même Fassbinder, n'est parvenu à lever cette hypothèque.»

Werner Herzog posera encore la question de la vraisemblance à l'âge des effets spéciaux et d'une génération sans pères: elle s'était rangée culturellement du côté de la barbarie, du fascisme. Celà a obligé les cinéastes à se tourner vers la génération de leurs grands-pères.

Hannah Schygulla évoquera heureusement l'absence de Fassbinder. Ce curieux documentaire, collage de témoignages subjectifs, s'achève sur les visages des cinéastes qui filent comme des planètes. Un point d'interrogation pour un reportage-fiction des plus énigmatiques.

Louis SKORECKI

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