quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

ARTE, 22H05. «Deux fois cinquante ans de cinéma français». Jean-Luc Godard, son centenaire, ses énigmes.

Par Louis SKORECKI — 26 mai 1995 à 04:44

C'est à Jean-Luc Godard et à sa compagne Anne-Marie Miéville qu'est revenue la tâche de filmer le quatrième volet de la série 100 Ans de cinéma. Sous le titre énigmatique de Deux fois cinquante ans de cinéma français (il pose une question, car le film n'est pas du tout divisé en deux), Godard et Miéville ont fait un portrait poétique et étrange de notre cinéma.

Sur une belle musique songeuse, une femme muette s'évanouit en noir et blanc. La silhouette de Jean-Luc Godard apparaît dans le salon de thé d'un hôtel de luxe. Il attend Michel Piccoli, président de l'association Premier siècle de cinéma. Une image de Dalio en noir et blanc nous fait patienter. C'est au spectateur de deviner que c'est Dalio, jamais Godard ne nomme les gens qu'il montre et les extraits de films seront tout aussi anonymes.

Arrive Piccoli, on reconnaît le dialogue de la Règle du jeu qui s'inscrit sur l'écran. «M'sieur le Marquis a voulu me relever en faisant de moi un domestique», les mots que Carette adressait à Dalio dans le film de Renoir. Godard fait ses gammes. «Pourquoi vous voulez célébrer le cinéma, il n'est pas assez célèbre déjà?», demande-t-il d'emblée à Piccoli qui répond studieusement qu'on fête l'anniversaire de la première projection publique. Godard: «Si l'on était honnête, on célébrerait la fête de la première projection payante.» Piccoli: «Mais c'est ce que nous faisons...» Godard: «Alors, il faut le dire! Vous ne dites pas: Ce qui est merveilleux, c'est de projeter un rêve sur un mur et de faire payer 3 dollars. Vous dites: Ce qui est merveilleux, c'est le rêve. Et ce dont vous parlez, c'est des 3 dollars. Je trouve merveilleux les 3 dollars. Mais on ne peut pas faire passer cette merveille et oublier l'autre, sinon ce n'est plus une merveille, ça devient un crime.»

Tout ce dialogue est en fait la juxtaposition de deux monologues, Godard l'emportant par son flux sur les réponses hésitantes de Piccoli. Godard affirme qu'on peut célébrer le ghetto de Varsovie tous les jours: «Pourquoi ne pas passer Méliès toute l'année à la télévision?»

Des meubles dévalent l'écran, un beau trucage sans doute dû au magicien Méliès. «Le cinéma français est le seul qui ait eu des critiques et très tôt, Delluc, Germaine Dulac, Jean-Georges Auriol, les Américains, Edison, ça a tout de suite été l'exploitation.» Godard est vif, toujours pertinent: «Un Griffith, tu dis que c'est un vieux film, tu dis pas pour Don Quichotte que c'est un vieux livre. Donc, il était mortel le cinéma et c'est normal qu'il s'arrête.» Piccoli interroge les domestiques de l'hôtel. Personne ne sait qui sont Nadar, Emile Cohl, Gérard Philipe. Il parle à un jeune cuisinier. Puis sa voix, off, installe la fiction: «Et il semblait presque qu'il ne dut pas y avoir de réponse avant le jour. Comme si tout de nouveau n'était qu'une attente.»

Drôle de documentaire dans lequel le personnel de l'hôtel et l'acteur Piccoli sont utilisés comme des acteurs, filmés comme des comédiens. La serveuse de l'hôtel amène des vidéos au client Piccoli. Elle lui raconte qu'avant, il y avait un cinéma. Piccoli insiste et questionne: connaît-elle Anabella? Et Dita Parlo? Et Albert Préjean. Elle répond poliment qu'elle connaît Arnold Schwarzenegger et Madonna. Des visages défilent en rafale. On reconnaît au passage Fernandel, Pagnol, Bresson, Duras, Ophüls, Becker, Gance, Tati, Renoir, Prévert, Malraux, Melville, pendant que Brice Parrain philosophe dans un extrait de Vivre sa vie.

Le lendemain matin au petit déjeuner, Piccoli interroge le serveur. Connaît-il Jacques Becker? Il répond, boom boom, qu'il connaît Boris Becker. «C'est un bon serveur. Comme moi.» Il ne connaît pas les Dames du bois de Boulogne, mais il a vu le Flic de Beverly Hills et Pulp Fiction. Piccoli demande s'il aime ce genre de films. «Ah oui, il y a de la super-violence, c'est de la boucherie.»

Toute la dernière partie du film répète les questions aux domestiques, les réponses négatives, pendant que défilent d'autres portraits à identifier. Piccoli fait ses valises, Nagui passe à la télé dans un coin de la pièce. Godard remercie les critiques de cinéma qu'il aime, de Georges Sadoul à Serge Daney en passant par Bazin, Rohmer, Rivette.

Léo Ferré, en guise d'épilogue, apporte une dernière touche de mélancolie: «Ces yeux qui te regardent et la nuit et le jour / Et que l'on dit braqués sur les chiffres et la haine / Ces choses défendues vers lesquelles tu te traînes.»

Louis SKORECKI

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