quarta-feira, 2 de setembro de 2015

ARTE, SAMEDI, 0H30. «Parpaillon», film de Luc Moullet. Découvrez Moullet.

LOUIS SKORECKI 12 JUILLET 1997 À 06:09

Le secret est bien gardé: Luc Moullet, qu'on connaît vaguement pour quelques téléfilms tranchants, est sans doute l'un des deux ou trois plus importants cinéastes français de ces quarante dernières années. Au moment où Arte programme judicieusement son très farfelu Parpaillon, vision toute personnelle d'Alfred Jarry, à mille lieues de celle de Jean-Christophe Averty tout autant que de celle, génialement baroque et expérimentale, de Steven Dwoskin, il n'est pas inutile de revenir sur une oeuvre ­ moitié cinéma, moitié télé ­ très passionnante et énigmatique. C'est en 1993 que Luc Moullet quitte provisoirement ses jolies fictions télé pour ce Parpaillon (ou à la recherche de l'homme à la pompe d'Ursus), son plus récent film «de cinéma» à ce jour, mélange insensé de loufoquerie, de grotesque et d'extravagance. «Il est vrai que notre civilisation occidentale, qu'évoque directement le sujet, se révèle exceptionnellement riche en faits hilarants», résume Moullet avec sa concision modeste (Luc Moullet a été longtemps, et demeure, l'un des critiques de cinéma les plus fins de notre époque).

Premier repère historique: en tant que cinéphile et journaliste rusé, Moullet côtoie, aux Cahiers du cinéma des années 50, la bande des quatre, Truffaut, Chabrol, Rohmer, Godard, tournant son acide premier court métrage, Un steak trop cuit, dès 1960, quelques mois à peine après les débuts de Rivette et Rohmer. D'emblée, il s'invente un style trivial grinçant et unique, pour une fiction rigolote bien plus radicale, par exemple, que les débuts timides d'un trop naturaliste Chabrol. Sans vouloir égrener l'intégralité impeccable d'une filmographie qui court sur trente-sept ans, on peut en souligner les moments les plus forts. Terres noires est, en 1961, un retour halluciné au documentarisme aride des premiers Buñuel (Las Hurdes). Brigitte et Brigitte, un premier long métrage pince-sans-rire qui déconcerta, en 1966, 99% de la critique française tout autant que ses quelques centaines de spectateurs égarés, égrenait, déjà, les fausses trappes d'une cinéphile de cuisine dont Moullet poussera, trente ans plus tard, avec les Sièges de l'Alcazar, les délicieuses conséquences en faisant s'affronter, via une fiction rieuse, une adepte de Positif et un fan des Cahiers du cinéma, l'amour y trouvant même son compte. Innovations. En 1967, merveille absolue, les Contrebandières rencontrent quelques dizaines de spectateurs de plus, le public étant d'ores et déjà trop calibré pour ces audaces presque hors Nouvelle Vague. Après avoir produit Jean Eustache (la Rosière de Pessac, le Cochon) et Marguerite Duras (Nathalie Granger), Luc Moullet connaît en 1971 un premier succès timide avec Une aventure de Billy the Kid, qui brasse des amours montagnardes avec un Jean-Pierre Léaud à la limite de l'implosion, le film passant alors, à tort, pour une parodie de western provincial (Poirier, avec son Western tout récent, renoue, mais avec trente ans de retard, avec le régionalisme héroïque de Moullet).

Arrive enfin la fabuleuse trilogie, trois chefs-d'oeuvre absolus et définitifs. Splendide délire autobiographique louchant sur le documentaire, en trois volets disparates, qui commence avec Anatomie d'un rapport (1976), la plus belle description à ce jour des rapports sexuels, envisagés sous un angle presque «domestique». Moullet y interprète gauchement et finement le rôle principal, une performance qu'il répète, de manière résolument comique cette fois, dans Ma première brasse, en 1981. C'est sa première production télé, majestueuse et hilarante. Entre ces deux films, Genèse d'un repas, réalisé en 1978, s'aventure hardiment dans un genre nouveau, le voyage ethno-alimentaire, décortiquant pays par pays la provenance des quelques aliments composant le repas d'un certain" Luc Moullet.

On aura compris qu'au-delà de quelques obsessions autobiographiques (la timidité, la gaucherie, l'humour involontaire") l'univers de Luc Moullet est déjà complètement en place, avec une constance stylistique sans précédent (minimalisme d'un Mizoguchi qui n'aurait que trois sous de budget), mais que ces constantes thématiques et esthétiques, celles qui font de lui le dernier auteur historique du cinéma français, ne l'empêchent pas de trancher radicalement d'expérience d'un film à l'autre, avec à tous les coups des innovations inattendues.

Créateur indépendant. La Comédie du travail (1988) rencontre un minisuccès grâce à ses anticipations sur les dérives d'un chômeur en quête de boulot. Le reste de la production moulletienne, essentiellement télévisée, comporte un brillant raccourci sur l'art de tricher dans le métro, un documentaire sur l'ennui de l'Amérique provinciale et une bonne dizaine d'autres «téléfilms» d'une rigueur et d'un esprit d'indépendance inouïs (il y a urgence à les reprogrammer, avant qu'ils ne sombrent dans l'oubli). On rappellera, au passage, que Canal + avait diffusé, presque clandestinement, l'oeuvre la plus abordable et la plus étrange de Luc Moullet, une adaptation extrêmement minimaliste et presque aigrie, à force de retenue spéculaire, d'un texte mal connu de Henry James. En treize minutes, Moullet y ridiculisait les transpositions convenues de Henry James rendues célèbres par Truffaut (la Chambre verte) ou James Ivory (les Européens, les Bostoniens). Chaque perruque, le moindre accessoire, volé sans doute à quelque SFP mourante, y suggérait l'essentiel, datant extraordinairement le moindre moment de ce mélodrame saugrenu. En ne retenant, de cette histoire de passion déplacée et de double agonie, que les saillies romanesques les plus contemporaines, Moullet retrouvait perversement la seule manière d'adapter à la lettre un texte «classique», tout en évitant le piège lourdaud de la reconstitution «historique». Cette perle absolue, merveille de modernisme et de modestie orgueilleuse, à l'image des seuls créateurs indépendants du siècle (Matisse, Mallarmé, Averty, Sinatra, Bochco, Presley") témoigne de la contribution tranquillement révolutionnaire d'un cinéaste injustement ignoré, voire méprisé. Luc Moullet, cinéaste aussi inventif que Godard, plus alerte que Rohmer, s'avance ce soir, enfin démasqué, au grand jour d'une ironie joueuse.

SKORECKI Louis

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