quinta-feira, 10 de setembro de 2015

Brisseau, le faux coupable

par Louis SKORECKI

Le cinéaste Jean-Claude Brisseau est aujourd'hui accusé d'avoir profité de son statut de réalisateur pour «abuser», lors d'essais cinématographiques répétés, de jeunes actrices «innocentes». Qu'est-ce qu'on aurait dit si c'était Hitchcock qui avait été accusé à la place de Brisseau ? Imaginons la scène. Comme c'est l'une des scènes primitives du cinéma (et du cinéma de Brisseau, qui est un disciple et un adorateur de Hitchcock depuis plus de quarante ans), c'est facile à imaginer. Si Hitchcock avait été accusé d'intimidation ou d'agression sexuelle sur l'une des poupées blondes qu'il collectionnait (Grace Kelly, Kim Novak, Tippi Hedren), ces poupées Barbie censées répondre à tous ses désirs, toutes ses pulsions, même les plus secrets, les plus troubles, les plus «coupables», qu'est-ce qu'on aurait dit ? Comment aurait-on titré ?

On n'aurait rien dit parce qu'on savait à l'époque (on était moins cons dans les années 60, les années cinéma) que le film, ce n'est que du rêve, du fantasme, de l'imaginaire. Rappelons qu'après la naissance de sa fille Alfred Hitchcock n'a plus jamais eu de rapport sexuel avec sa femme, ni avec aucune autre femme. Il est redevenu vierge pendant quarante ans. On imagine les frustrations, les fantasmes, ils ont évidemment alimenté les chefs-d'oeuvre de l'un des plus grands cinéastes au monde. Aucune femme ne l'a plus jamais touché, pas plus qu'il n'en a touché une.

Un jour, il a craqué. Il n'en pouvait plus. C'était sur Marnie, son second film avec Tippi Hedren. Dans le premier, les Oiseaux, il s'était contenté de la torturer avec ses oiseaux. Sadisme, amour, génie. Sur le tournage de Marnie, il lui a carrément mis la main aux fesses. Il lui a demandé de le caresser, de le masturber, des choses comme ça. ça, tout le monde le sait. Qui connaît le cinéma le sait. Ce qu'on sait aussi, ça figure dans toutes les histoires du cinéma, c'est que la jeune Tippi Hedren, actrice débutante et fragile, plus fragile et plus débutante que celles qui accusent aujourd'hui Brisseau, a eu le malheur de s'offusquer de ces «avances». Elle a simplement dit non à Hitchcock. Jamais elle ne l'a traîné en justice. Tippi Hedren était sous contrat avec lui. Qu'a-t-il fait, lui ? Il a brisé sa carrière, elle n'a plus jamais tourné. Ni avec lui, ni avec un autre.

Qu'a fait Brisseau d'aussi grave ? Rien, il n'a rien fait de tel. Aucune intimidation de ce genre, aucune pression aussi violente, aucun exercice de pouvoir aussi démiurge. Brisseau a juste eu le malheur de chercher à approfondir les approches féminines d'Hitchcock (ses rapports au meurtre, au plaisir, à la jouissance) dans un sens plus personnel, plus masculin, plus mystique, plus dangereux, au risque de brûler son cinéma, et lui-même au passage.

Le problème, c'est qu'il le fait à une époque à prétention panoptique, démocratique, hyperjuridique, où tout le monde doit tout savoir sur tout et tout le monde. Brisseau, c'est l'enfant-symptôme du cinéma. Le révélateur malgré lui d'un grand secret de famille du cinéma : les conditions de sa production, dans quel cadre et par quels moyens le cinéaste parvient-il à ses fins ? Tout le monde sait confusément que des producteurs ou des cinéastes profitent de leur position de metteur en scène pour coucher avec des actrices (ou des acteurs). Tout le monde sent confusément que des actrices (ou des acteurs) jouent de ce jeu de séduction, y cèdent parfois, pour obtenir un rôle. Cela n'excuse pas, cela explique pourquoi on en veut aujourd'hui à Brisseau, pourquoi on ne tolère pas de lui (qui ne se défend pas, ou très mal) ce qu'on acceptait tacitement d'autres cinéastes. Après la vie privée des hommes politiques, c'est le tournage cinématographique comme sanctuaire artistique, insupportable hors-champ, comme zone de non-droit, qui est ainsi mis en cause. Par sa maladresse balourde, sa culpabilité ontologique (au coeur de son oeuvre), Brisseau paye une demande soudaine, pressante, insistante, de la société au monde opaque du cinéma : celle du cadre. Dans quel cadre filmez-vous ? Dans quel cadre demandez-vous à des actrices de se déshabiller, de mimer l'amour et l'orgasme ? Dans le cadre d'un casting professionnel, en bonne et due forme ? Ou dans ce cadre flou, indéfini, qui caractérise souvent la création cinématographique, au cours d'un processus obscur, fait d'alibis artistiques foireux, de chambres d'hôtel, de champagne, de cafés et de caméras DV brandies à la sauvette ?

Hitchcock filmait les rapports sexuels comme des crimes, et les crimes comme des rapports sexuels, a-t-on dit. C'est peut-être lui qui l'a dit le premier. Intelligence du cinéma, audace du cinéma. Brisseau n'ira jamais aussi loin que Hitchcock, même s'il s'y essaye à chaque film, à chaque répétition, à chacun de ces essais filmés qui sont aujourd'hui sous les feux des projecteurs et de la justice. On n'a jamais jugé Hitchcock. On n'aurait jamais dû juger Brisseau. En tout cas, pas comme ça.

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