segunda-feira, 14 de setembro de 2015

Bunny Lake a disparu

LOUIS SKORECKI 3 JUILLET 2000 À 02:46

Cinétoile, 12h05.

Il approchait de la fin. Jamais il n'aurait le temps de parler de Jean Seberg dans Sainte Jeanne, ou de dire que Richard Widmark, qui y campait un très étrange Dauphin, était le dernier grand acteur hollywoodien en vie. Tout le contraire d'un Gregory Peck, qui n'a jamais fait un seul bon film de toute sa carrière. Il devrait aussi se passer de raconter la belle histoire d'amour entre John Wayne et Patricia Neal, cette passion souterraine, presque glacée, qui fait de Première victoire un film paradoxal et fragile, quelque chose comme une superproduction intime (22h35, Cinétoile). Il devait en finir avec Preminger. "Dormez bien tous les deux, maintenant que vous existez." Il repensa à cette phrase curieuse sur laquelle se terminait Bunny Lake a disparu, une phrase chuchotée par Laurence Olivier, l'inspecteur qui doute depuis le début du film de l'existence réelle de la petite Bunny, la fille de Carol Lynley. Vingt ans après Laura, Preminger boucle son oeuvre d'une belle phrase rêveuse.

Dans les grosses machines romanesques, étrangement légères, que Preminger tourne entre 1959 et 1967 (Autopsie d'un meurtre, Exodus, Tempête à Washington, le Cardinal, Première Victoire, Bunny Lake a disparu, Que vienne la nuit), beaucoup de spectateurs frileux sont dérangés par ce qu'ils croient être du pathos. C'est pourtant la partie la plus moderne de l'oeuvre premingerienne, celle avec laquelle on vit le plus longtemps. Une manière de fantastique social, ce genre à part entière dont rêvaient les maîtres du réalisme poétique. De tous les cinéastes du fantasme envisagé comme l'un des beaux-arts (Minnelli, Bunuel, Fuller), Preminger est celui qui poursuit le rêve le plus loin. Il rappelle avec virtuosité à quel point tout grand film est intemporel et immatériel, inaccessible à toute critique immédiate qui s'attacherait un peu trop à ses péripéties et à ses images. S'il faut plus de trente-cinq ans pour rendre compte de Bunny Lake, c'est qu'il faut à peu près aussi longtemps pour l'oublier. Les vrais films commencent quand il n'en reste rien, dans une extinction éblouissante de clarté.

SKORECKI Louis

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