segunda-feira, 7 de setembro de 2015

«Cinéphiles, aidons-nous». Ainsi Patrick Brion conçoit-il la programmation ciné sur France 3.

LOUIS SKORECKI 31 MARS 1997 À 22:28

Le fils du grand humaniste Marcel Brion s'occupe de cinéma. Alors que son père était «passeur» en littérature (Joyce, Thomas Mann, Walter Benjamin") mais aussi en musique et en peinture, Patrick Brion fait intelligemment la programmation du cinéma à France 3. «Passeur» lui aussi, à sa modeste manière, il explique ici, au moment où un splendide Vaquero et les Tueurs en VO débarquent à «sa» Dernière séance, sa conception du cinéma à la télévision.

Expliquez-nous en deux mots ce que vous faites.

J'assure la programmation des films sur France 3 en remplissant selon des objectifs précis et une utilisation précise les cases de programmation dévolues au cinéma. En prime time, le lundi et le jeudi, au Cinéma de Minuit le dimanche vers minuit (rires), et la Dernière Séance où j'ai un gentleman's agreement avec Eddy Mitchell et Gérard Jourd'hui. J'ai des obligations. Il est évident qu'à 20 h 30, afin de concurrencer les autres, il s'agit d'être d'abord efficace. Mais je ne veux pas être complémentaire de quelque chaîne que ce soit. Il nous faut de l'audience, je fais avec, c'est tout. En revanche, au Cinéma de Minuit, ma programmation est plus «culturelle». C'est un grand mot mais il faut savoir employer des grands mots. Ici, je décline l'histoire du cinéma. J'ai tenu à imposer un type de programmation nouveau, avec des cycles sur un auteur, un réalisateur, un producteur, une période, une année, une firme...

De quoi êtes vous le plus fier?

Fier? Je suis plutôt content d'avoir permis à des gens qui ne sont pas à Paris, qui ont de grandes difficultés pour voir des films au cinéma, de découvrir grâce au Cinéma de Minuit les films superbes de Borzage ou Sirk. Si grâce à nous, on a pu découvrir Manliewicz ou Tod Browning, tant mieux. On est, on a été, on sera un relais. Les gens peuvent aussi, s'ils en ont envie, tourner le bouton et regarder ailleurs. Personne ne les en empêchera. Je suis comme un éditeur qui publie un livre, j'offre au spectateur un film rarissime, réputé perdu, un Browning très rare, par exemple. Je me rappelle de ma frustration de jeune cinéphile, quand je ne pouvais voir nulle part Red River, la Prisonnière du désert, ou un autre film mythique. Je me demandais sans cesse si on arriverait à les voir un jour.

Je suis entré à la télévision en 1966 comme «assistant» de Labarthe. Avec lui, j'ai travaillé pour les deux chaînes de l'ORTF, il m'a formé à ce métier. Cela fait donc plus de trente ans que je programme des films à la télévision. Il faut préciser, ici, que je suis pas devenu programmateur avec cette vieille idée, égoïstement «cinéphile», de «garder» les informations pour soi. Ça, c'est stérile. Si j'ai vu un Tod Browning ultrarare, je suis au contraire emballé à l'idée de le faire «partager». Ce qui m'attriste, c'est de savoir que des décennies entières de l'histoire du cinéma, faute de copies existantes, sont à jamais perdues. Des cinéastes importants ont disparu à tout jamais. Arrêtons, ça me déprime trop. Aidons-nous, cinéphiles, les uns les autres. Nous, les cinéphiles qui avons découvert, émerveillés, le cinéma à la fin des années cinquante, dans des salles petites et obscures et souvent en VF (n'oubliez pas que notre génération a découvert Bandwagon en VF), nous ne devons pas faire souffrir les (télé) spectateurs comme nous avons souffert.

Vous vous êtes également intéressé aux séries télé?

En 1967, une année après avoir débuté avec Labarthe sur Cinéastes de notre temps, je me suis occupé des séries étrangères, comme Mannix ou le Fugitif, pour les deux chaînes nationales. J'ai vu, émerveillé, pour la première fois, et c'était une vraie découverte, l'intégralité de l'Homme de fer et de Mannix. En salle de projection, imaginez vous l'émerveillement et la surprise: j'ai découvert avant tout le monde le pilote du Prisonnier, avec le gros ballon qui cherche à l'écraser.

Ensuite, au moment où Claude-Jean Philippe est parti faire de la production, j'ai fait ce qu'il faisait pour la Une et la Deux. A peu près le même travail. J'ai donc commencé à programmer le ciné club que présentait Claude-Jean Philippe. C'est Pierre Sabbagh qui a permis à un ciné club d'exister à la télé. Il n'était pourtant pas un homme de «culture». Mais c'est lui qui a permis la création d'un rendez-vous hebdomadaire, un truc inédit. C'est lui qui a donné l'argent pour le faire. Il avait un respect inouï pour tous les publics, dans leur diversité. Si certains téléspectateurs, même pas nombreux, aimaient le cinéma muet, alors on leur donnait des films muets. Il m'a dit, vous êtes libre, passez ce que vous voulez, vous avez carte blanche. Et on a commencé le Ciné Club avec le Mabuse muet de Fritz Lang. On a tout de suite mis la barre très haut.

Que pensez-vous de la programmation des autres chaînes, hertziennes ou câblées?

Je ne regarde que les films et les téléfilms à la télé, je n'ai pas le temps ni l'envie de regarder autre chose. A France 3, le nombre de films que nous pouvons passer est limité à 192. Donc je ne peux pas, même si j'en ai envie, en passer 600, c'est la loi. Donc, si les films que j'aime passent ailleurs, que ce soit, récemment, Cop de James B Harris sur M6 ou le Cheval de fer de Ford sur Arte, bravo! Je n'ai pas le câble mais je connais leurs programmes (et d'ailleurs j'ai déjà vu, moi, tous les films qu'ils passent,mais au cinéma, ce qui n'est pas pareil). Je regrette simplement qu'on passe à la télé un Marx Brothers en VF ou un Victor Victoria de Blake Edwards au mauvais «format». Je regrette d'autant ça que c'est sur Arte, une chaîne dite «culturelle» que ça se passe. Quand d'autres chaînes font la même chose que moi, je suis content, je n'ai ni regrets ni jalousie. Des spectateurs ont découvert le cinéma à la télé grâce à moi il y a vingt ans, d'autres aujourd'hui prennent le relais.

Faites-vous de la contre-programmation?

Contrairement à TF1 ou France 2 on ne change pas nos programmes au dernier moment, à la dernière minute. France 3 a une ligne éditoriale en fonction de ce que nous, les programmateurs, on pense. Notre boulot à nous, c'est le service public, c'est une position. En réunion de programmation, on ne sait pas ce qui passe en face. Une fois on gagne, une fois on perd. Mais, voilà, on gagne souvent. Peut-être parce qu'on a un ton, et qu'on ne cherche pas à tout prix à ressembler aux autres.

SKORECKI Louis

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