quarta-feira, 2 de setembro de 2015

Cyrano et d'Artagnan

LOUIS SKORECKI 27 AOÛT 2002 À 00:46

Cinétoile, 15 heures.

Sait-on assez, en ces tristes temps de décervelage protocinéphilique, que la France, superbe pays que ses célibataires mêmes oublient trop souvent de mettre à nu, produit depuis l'aube des temps des films aussi excitants que ceux de l'Amérique ? Sait-on que la France a son Griffith, en l'occurrence Abel Gance, grand cinéaste/poète qui vaut bien le gentleman ségrégationniste ? Sait-on encore, chez les abrutis qui biberonnent au film de genre, la pire abomination jamais arrivée au cinéma, que Gance a précisément consacré sa vie à refuser de faire entrer son cinéma dans les cases trop bien rangées du film de cape et d'épée, du mélo, du western, du film d'horreur, du film B, toutes ces catégories factices dont s'étourdissent les Spielberg ou les Corneau ? Les véritables auteurs, Renoir, Ford, Mizoguchi, n'ont jamais couru après le film de genre pour la bonne et simple raison... qu'il n'existait pas. Regretter le formatage, autrement dit le moment où la libre invention de Lumière se met au service des esclaves de l'imagination, c'est vouloir en finir avec le cinéma en tant qu'il refuse de se plier aux diktats de l'industrie du rayonnage, une industrie qui en ferait ­ sans espoir de retour ­ un Megastore culturel pour éjaculateurs précoces.

Gance a lutté toute sa vie contre cette sénilité précoce du formatage. Toute sa vie, et tout son cinéma, de Mater Dolorosa (1917) et la Roue (1921) à son ultime soupir cinématographique, Cyrano et d'Artagnan (1963), en passant par le Voleur de femmes (1938) ou la Vénus aveugle (1943), il ne s'est intéressé au cinéma qu'en tant qu'improvisateur de l'image et du son, en tant que poète d'un art libre. Au moment où il est de bon ton de réévaluer Dumas, pourquoi ne pas s'étourdir au traitement radical que lui fait subir Abel Gance, distillant sans compter, dans le scénario trop connu des Trois Mousquetaires, son sublime alcool fait de fantaisie, de romance, d'histoire, de littérature (Boccace, Rostand...)? Un peu d'invention, dans un monde voué à la nostalgie et au remake, cela ne peut pas faire de mal.

SKORECKI Louis

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