segunda-feira, 14 de setembro de 2015

Gueule d'amour. La 5e, 16h50.

LOUIS SKORECKI 7 JUIN 1999 À 23:23

Jean Grémillon est une énigme. Sa poétique prolétarienne, mélange d'affection gouailleuse et de détachement suprême, n'a aucun équivalent dans le cinéma mondial. Un Ken Loach, par exemple, documentariste attachant des passions ouvrières, attentif au surréalisme quotidien des laissés-pour-compte de la croissance économique, passe auprès de Grémillon pour un militant lourdingue, une machine à se révolter, un chansonnier des récriminations sociales. La folle élégance de Grémillon, son détachement hautain, son dandysme mélodramatique, étaient même avant-guerre des plus atypiques. Dans quelle catégorie, par exemple, ranger ce chef-d'oeuvre de 1937 au titre de slogan populiste, Gueule d'amour? Roman photo? Mélo guerrier? Epopée sternbergienne? Et si c'était une chanson, une chanson triste?

On peut aussi considérer Gueule d'amour comme un documentaire prémonitoire sur la carrière de Jean Gabin. Dans ses jeunes années, il a traversé le cinéma comme un poster vivant. Il était beau, dangereux, terrien. Aucun acteur français, ni Gérard Philipe, ni Jean Marais, ni Daniel Gélin, n'a jamais eu cette grâce un peu lourde, cette sensualité canaille, cette chorégraphie apache. Il a inventé, sans doute à la suite de Charles Vanel, un style de jeu viril et minimaliste, d'une précision diabolique, qui fait de lui le seul équivalent possible de James Cagney ou Humphrey Bogart avec lesquels il partage une sorte de folie tranquille, de démesure, de rage. Avec Duvivier, Renoir, Carné, il a rendu des scripts improbables limpides comme une cascade. On n'en est que plus sévère pour ses années de couillonneries franchouillardes dans lesquelles il joue sous Ventoline des asthmatiques bourrus et des flics fatigués. C'est cet acteur hystérique, à la diction blafarde et à la prétention des faux modestes, qui a ruiné d'authentiques talents comme Delon, Belmondo ou même Depardieu, occupés à singer la vacuité de ce gentleman-farmer comme s'ils faisaient partie du même troupeau. Il y a soixante ans, un autre Gabin faisait l'ange, Grémillon faisait Dieu. Nous autres, on en mouille encore nos yeux.

SKORECKI Louis

Nenhum comentário:

Arquivo do blog