segunda-feira, 14 de setembro de 2015

Gueule d'amour

LOUIS SKORECKI 29 AVRIL 2002 À 23:12

Cinétoile, 21 h.

L'acteur tremble à l'idée de ne pas s'en sortir. On n'en sortira pas. Pas de la semaine en tout cas. Deux filles, la petite Elizabeth Taylor, la délicieuse Anouk Aimée. Deux garçons, le jeune Gabin, le jeune John Wayne.

Gueule d'amour, c'est le réalisme et le spirituel qui font du bouche à bouche. Le cinéma au jour le jour. L'homme en tant qu'apparition, la femme en tant que miracle. La lutte des classes à mi-temps, juste avant qu'on dise moteur.

Une conviction intime, pas une profession de foi. Le temps d'un film, d'un bout de film, tout est possible. C'est l'amour comme conte de fées, la disparité sociale comme ciel étoilé. Douceur fleurie des étoiles, et du ciel, et du reste. Peu importe si la chute est plus dure. La vie est faite d'oublis. Se souvenir de la désillusion, de la mélancolie, de l'amour. On se souvient de ce qu'on peut.

Jean Grémillon fait des films d'amour en professionnel. Pas des films d'amour professionnels, comme tant de ses collègues. Gabin, Vanel, il les prend comme ils viennent. Leur beauté, il en fait des montagnes à escalader dans le noir. Faut dire que Gabin, avant d'être moche et con, était jeune et beau comme personne. Avant de faire le paysan bourru dans des téléfilms précoces pour une France mal dépétainisée (et d'être le modèle d'une génération d'acteurs paresseux, Delon en tête, qui gabinisent à vue d'oeil), Gabin était l'honneur du cinéma français. Plus beau que ce crétin stalinien de Gérard Philipe, il a enchanté les meilleurs Renoir, Duvivier, Ophuls.

Il a même fait passer Carné pour un cinéaste, c'est dire. Gueule d'amour, c'est lui. Avant d'être le héros de ce mélo orientaliste extrême, pendant onirique au naturalisme étoilé de Pépé le Moko (les deux films sont de 1937), Gabin était la gueule d'amour du cinéma français. Le rôle lui revenait. Qui d'autre aurait pu interpréter ce légionnaire d'amour que l'amour vide de ses moyens, le laissant prématurément vieilli sur le carreau ? Personne, il n'y avait personne. Grémillon le filme comme il sera vingt ans plus tard. Une loque. Une épave. Gabin se laisse faire. Se laisser faire, seuls les grands acteurs savent le faire.

SKORECKI Louis

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