segunda-feira, 14 de setembro de 2015

Jules Verne en trois voyages

29/12/1994 à 23h17

SKORECKI Louis

Jules Verne en trois voyages L'espace, la connaissance et l'initiatique: telles sont les trois dimensions du voyage où nous guide Pierre Trividic, avec Michel Serres en professeur ironique et charmeur.

Arte

Arte, 20h40, soirée thématique - Une soirée Jules Verne commentée par Michel Serres, voilà déjà de quoi allécher. On aime la transparence de ses intuitions, son ironie contemporaine, sa patience. Mais ce n'est pas tout: le maître d'oeuvre du sujet, c'est un certain Pierre Trividic qui est un familier de la vidéo expérimentale dans ce qu'elle a de plus réjouissant. On attend chacune de ses réalisations avec une attention quasi amoureuse. A l'Idhec, déjà, le jeune Trividic surprenait. Corps, d'après une nouvelle de Joyce Carol Oates, commentait en images sèches une histoire d'amour sombre et suicidaire. Mais il n'allait pas continuer dans cette voix de la fiction meurtrie. Il savait déjà que son avenir appartenait à la vidéo, à la télévision. Longtemps assistant de Jean-Christophe Averty, il vérifie auprès de ce savant de l'image démultipliée que c'est bien là que se trouve sa route la plus intime. Plus tard, dans Treize brouillons pour un portrait d'Averty, en 1990, il analyse avec tendresse l'art de Jean-Christophe et se révèle comme son disciple le plus original.

Averty l'initiateur. Il ne faut pas sous-estimer l'influence d'Averty. Elle est double. D'abord, elle donne au jeune Trividic la preuve illustrée du pouvoir ludique des images: on peut les combiner, les triturer, les inverser, les faire tourner. Il trouve là, en fait, la preuve que ce savant travail peut aussi être une jouissance. La seconde influence d'Averty est plus secrète, c'est celle d'un maître sur un élève. Dans le travail quotidien de préparation des plans, dans leur organisation, Averty soumet toujours ses assistants à un travail difficile qui est de l'ordre de l'initiation. Courir d'un endroit à un autre, deviner les intentions du maître avant qu'elles ne résonnent à vos oreilles, être là où le travail s'effectue en direct, ce sont autant de contraintes du travail avec Jean-Christophe Averty. Trividic en retiendra une ascèse, une discipline, une belle patience.

En 1987, son premier film en vidéo s'appelle les Prisonniers de la Dame à la licorne. Ce sont vingt-six minutes à la fois savantes et gamines qui promènent un groupe d'enfants à travers les mailles de cette tapisserie célèbre. Disparitions, énigmes, c'est une fiction policière qui s'amuse d'elle-même, à la manière de certains des plus beaux ciné-rêves de Raul Ruiz.

Pas d'effets spéciaux. Deux ans plus tard, en 1989, Pierre Trividic décroche un tas de prix internationaux avec Réflexions sur la puissance motrice de l'amour, un délire d'images savantes destiné à illustrer quelques théories farfelues sur l'homme en tant qu'il pourrait être une machine à aimer.Puis ce sont les Treize brouillons pour un portrait d'Averty, qui avancent des hypothèses en images sur l'art du maître avec une virtuosité saisissante. Mais le chef-d'oeuvre de Trividic, c'est, en 1991, la Différence entre l'amour, vingt minutes d'iconographie hérétique sur l'art de s'aimer à travers les âges. On y trouve ses plus belles compositions, des larmes artificielles, des nonnes déchaînées, et une attaque en règle contre la politique du pape en matière de précautions sexuelles qui lui vaudra plusieurs déprogrammations en guise de censure.

Pierre Trividic n'avait rien tourné depuis 1991. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'avait pas travaillé. Plusieurs lents projets inaboutis et une collaboration au scénario de Petits Arrangements avec les morts, le beau film de Pascale Ferran sorti avec succès il y a quelques mois.

Voici qu'il nous présente ce soir une veillée Jules Verne. Autour d'une fiction hollywoodienne, Voyage au centre de la terre, féerie d'Henry Levin avec James Mason et Pat Boone, c'est avec Michel Serres que Pierre Trividic a choisi d'explorer Jules Verne. Sous forme presque exclusivement documentaire, c'est-à-dire en renonçant aux effets spéciaux dont il s'est fait une spécialité, Pierre Trividic avance démasqué.

Mais il n'a pas pu se passer totalement de trucages. Il y a d'abord une sorte de vignette-vidéo qui introduit à la soirée, avec une eau d'un bleu impossible, des vagues, des poissons, un volcan. Comme un timbre qu'on collerait sur une lettre avant de l'envoyer.

Ce n'est pas tout. La première partie de l'émission, Une Vie dans les lettres, se présente comme cinq minutes et demie de découpages vidéo. A comme Afrique, A comme Amiens, des séries de A se découpent sur une carte de géographie. Tout l'alphabet y passe, avec une impression d'ivresse et de dédoublement. Après le grand film, nous avons rendez-vous avec Michel Serres. Nous lisons ensemble les Indes noires et la version télé noir et blanc de Marcel Bluwal entrecoupe son discours. Il prouve petit à petit que le roman de Jules Verne se compose de trois voyages: un voyage dans l'espace de la géographie, un voyage dans l'espace de la connaissance, un voyage initiatique. Ce sont ces trois voyages qui vont structurer la soirée.

Trividic a su faire de Serres un professeur charmant, qui décrypte avec allégresse le texte de Jules Verne. Il se dégage de ses analyses une joie enfantine qu'on n'est pas près d'oublier.

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