segunda-feira, 7 de setembro de 2015

La Soif du mal. 13e Rue, 22h25.

LOUIS SKORECKI 4 MARS 1998 À 22:09

En attendant la version «définitive» de ce chef-d'oeuvre, une version dont il faut craindre le pire même si elle doit être réalisée selon les indications laissées par Orson Welles lui-même, on se contentera de revoir celle-là, définitive et irréprochable. S'il faut se méfier des indications, même posthumes, de Welles, c'est que cet ancêtre du cinéma indépendant ne s'est jamais mieux porté que dans les limites contraignantes du cinéma hollywoodien. Son plus beau film, la Splendeur des Amberson, n'est-il pas le résultat étonnant du charcutage des trouvailles d'un jeune génie par des producteurs qui n'y comprenaient rien? Même John Cassavetes, considéré aujourd'hui comme l'artiste indépendant par excellence, a signé son film le plus émouvant, Gloria, sous une intense pression commerciale, quelques années après avoir désavoué ses deux plus beaux films, Too Late Blues et A Child is Waiting parce que les producteurs ne lui avaient pas laissé le final cut. Le cinéma est fait de ces travestissements et de ces tripatouillages, comme le personnage, joué dans la Soif du mal par Welles lui-même, ne cesse de le prouver: en se déguisant monstrueusement, à 47 ans, en vieillard obèse et dégoûtant, mais surtout en choisissant d'interpréter un flic pourri qui maquille des preuves pour faire accuser, en fin de compte, le vrai coupable.

Pour Borges, le baroque était «l'étape finale de tout art lorsqu'il exhibe et dilapide ses moyens», comme le rappelle opportunément Jacques Lourcelles dans son Dictionnaire du cinéma. Le plan-séquence virtuose qui ouvre la Soif du mal doit être pris comme un signal perpétuel, lancé par le cinéaste, de l'exhibition de cette virtuosité qui l'a toujours obsédé, une manière de dominer le monde tout en signant cette domination. Seule la formidable humanité du personnage joué par Orson Welles, occupé à dilapider sa vie par tous les bouts, sauve le film de l'artifice. Le théâtre d'ombres wellesien est une auberge espagnole que le rire des acteurs transfigure. On y pleure aussi parfois.

SKORECKI Louis

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