quinta-feira, 10 de setembro de 2015

Laura

Par Louis SKORECKI — 13 mars 2003 à 22:02

Cinétoile, 21 heures

A tout film, il manquera toujours Gene Tierney. Même quand elle est là ­ et Dieu sait qu'elle est là chez Preminger ­, elle n'y est pas. Quelque chose d'elle n'y est pas. Il arrive même qu'elle s'absente, à l'intérieur d'un plan, même un plan très court. Et s'il s'agissait de ne pas y être, tout simplement ? Le sujet de Laura n'est-il pas l'absence, la délicieuse sensation d'intimité entre un flic rêveur et une fille absente ? Tomber amoureux d'un tableau, de la femme d'un tableau, c'est un fantasme immature, un fantasme d'enfant. Et s'il décidait d'entrer dans le tableau, l'enfant ? Quand c'est un flic alcoolique qui s'y colle (et l'état habituel de Dana Andrews était d'être imbibé, ça lui réussissait), il entre dans le tableau tout mouillé.

Le sujet de Laura, on l'aura deviné, c'est l'éjaculation. D'avoir trop attendu la femme qui s'est absentée, la femme qui n'y est pas, qui n'y est pour personne, il jouit entre ses doigts, le pauvre Dana. D'avoir trop attendu celle qui ne vient pas, celle qui ne vient jamais, il ne s'est pas retenu. Elle n'est pas venue, il est venu à elle, sur elle. Dans les pornos, on appelle ça une éjaculation faciale. Chez Preminger, à force d'attente trop longtemps différée, c'est plutôt d'une éjaculation précoce qu'il s'agit. On a toujours honte hors champ quand on aime pour de bon, c'est-à-dire trop fort. Mais qui ne rêverait de faire mourir Gene Tierney, la jeune Gene Tierney, sous des flots de sperme ? «Entrer et sortir, c'est ce que fait l'image», dit Jean-Luc Nancy dans son dernier livre (Au fond des images, Galilée). Pourquoi les blanchotiens parlent-ils si bas ? Il faudrait lui dire, à Nancy, que l'image fait plus de bruit qu'un claquement de portes. La fille Laura n'échappe au réalisme qu'à force de n'y être pour personne. Le naturalisme, elle ne connaît pas. Elle a fait quatre de ses plus beaux films avec Preminger, mais même avec lui, Gene Tierney manque. Gene Tierney manquera toujours au cinéma.

(A suivre)

Louis SKORECKI

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