quinta-feira, 10 de setembro de 2015

Les Raisins de la colère

LOUIS SKORECKI 25 AVRIL 2002 À 23:09

Paris Première, 21h.

Certains films n'existeraient pas sans leurs acteurs. Il n'y aurait pas de phénomène Vigo sans Michel Simon, monstre d'invention qui évite à l'Atalante, le seul film un tant soit peu regardable de l'auteur de Zéro de conduite, de sombrer dans la poésie pré-Splash. Il n'y aurait pas de Quatre Cents Coups, et encore moins de Doinel-saga, sans le petit Léaud. On ne répétera jamais assez que son bout d'essai pour Truffaut surpasse de loin les Quatre Cents Coups en pure intensité. Michel Simon, Jean-Pierre Léaud : deux cinéastes, deux très grands cinéastes. Ils n'ont jamais rien signé, mais c'est tout comme. Avec d'autres acteurs, d'autres films, ça se discute. Pour Raymond Chandler, l'interprète idéal de Philip Marlowe, c'était... Cary Grant. Le cinéphile rigole. Il se croit malin, le cinéphile. Marlowe et les grimaces de Bogart, c'est une seule et même chose pour lui. Une fréquentation minimale de Raymond Chandler (et un peu d'imagination) permettraient pourtant d'envisager le Grand Sommeil sans Bogart et sans Lauren Bacall. John Wayne dans la Rivière rouge, c'est pareil. On n'imagine pas le film sans lui. Hawks pensait pourtant à Gary Cooper, dont l'élégance inquiète et fragile aurait à l'évidence noirci ce western oedipien. Qui sait s'il n'aurait pas sublimé le film de bout en bout ?

Henry Fonda, un étranger à la troupe fordienne, qui squatte génialement Young Mister Lincoln et My Darling Clementine, est identifié à jamais au Tom Joad des Raisins de la colère. Il en est l'âme, le coeur, la vibration intime. Le film existerait-il moins avec l'un des acteurs réguliers de la troupe, un acteur fordien ? Avec Ford, on ne sait jamais. N'aurait-t-il pas réussi, avec Harry Carey Jr, par exemple, un chef-d'oeuvre plus tordu, plus stylisé, plus distant ? La distance, c'est justement le sujet des Raisins de la colère. Le personnage principal, c'est rare chez Ford, c'est la mère. Elle n'embrasse pas son fils, ça ne se fait pas. Là où elle est, ça ne se fait pas. Son amour à elle reste où il est. Son corps fait barrage. Elle est gauche , elle est grosse. Entre la merveilleuse Jane Darwell, que son corps protège de l'exubérance du monde, et le filiforme Fonda, toutes les larmes de la terre attendent d'être convoquées. Elles attendront longtemps. Elles attendront toujours. Maigreur des sentiments, overdose d'amour. Chez les pauvres, on s'embrasse moins. Quelquefois, on ne s'embrasse jamais. Chez Ford, même les gros sont maigres.

SKORECKI Louis

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