segunda-feira, 7 de setembro de 2015

Ulmer, la liberté avec un grand B

LOUIS SKORECKI 22 NOVEMBRE 2002 À 01:51

Les films du maître de la série B au musée du Judaïsme à Paris.

Grâce à deux films ultrafauchés (le Bandit, Détour), Ulmer est devenu l'une des figures les plus célèbres de la cinéphilie. Il aura théorisé mieux que personne, au détour de telle conversation, de telle interview, la grande liberté de ses années de mise en scène hollywoodiennes, allant jusqu'à prétendre qu'il avait délibérément choisi la série B -­ mieux vaudrait dire la série Z -­ pour être le plus libre possible. Les arguments d'Ulmer sont d'autant plus forts qu'ils viennent d'un homme raffiné, qui avait étudié l'architecture à Vienne avant d'être le décorateur du grand Max Reinhardt, au théâtre, et l'assistant de Murnau au cinéma (le Dernier des hommes, Faust, l'Aurore, Tabou). Tourner vite, livrer un produit dont le coût n'excède pas le budget, servir au plus près la commande -­ un film, aussi mauvais soit-il, qui raconte l'histoire prévue avec les acteurs prévus -­, telle est la règle du film de série B.

Styliste. Quand on aura dit qu'Ulmer s'attribuait aussi -­ avec quel ques arguments convain cants -­ la paternité d'une partie d'Autant en emporte le vent (le grand incendie), on aura une idée plus précise du personnage. Tout ça n'aurait évidemment aucune importance s'il n'était qu'un artisan anonyme, un Joseph Kane -­ ou même un Joseph H. Lewis, virtuose du film tourné en quatrième vitesse qui n'aura ébloui, au bout du compte, que des cinéastes trop lents, comme Tavernier ou Corneau. Ulmer n'a rien de ces tâcherons de l'ombre qui n'ont que l'élégance que leur prêtent les beaux parleurs de la cinéphilie. C'est un artiste, un styliste, un vrai petit maître. On peut n'avoir vu que le Bandit, ce «fabliau à portée morale», pour reprendre la belle expression de Jacques Lourcelles, pour s'en convaincre. Explosions baroques, éclats de couleur, lyrisme décalé -­ on est chez un auteur, pour autant que ce mot signifie encore quelque chose.

Seul le Renoir de l'Homme du Sud, de Swamp Water, du Fleuve ­- autant de contes initiatiques presque ulmériens ­-, a trouvé en son temps une telle fluidité, une telle simplicité. Le Bandit est aussi, accessoirement, le chef-d'oeuvre d'un acteur encore trop méconnu, Arthur Kennedy (le frère de Frank Sinatra dans Comme un torrent), et l'occasion d'une belle partition d'Herschel Burke Gilbert, merveilleux compositeur qui est derrière la magie de Carmen Jones (Preminger) et du diptyque langien tardif, la Cinquième Victime-l'Invraisemblable Vérité.

Le cinéaste Pierre Rissient (Cinq et la peau) est l'un des rares cinéphiles à avoir bien connu Ulmer sur la fin de sa vie, à Paris. Chassé d'Hollywood par le chômage forcé (les films de série disparaissent, faut-il le rappeler, avec l'arrivée des séries télé à la fin des années 50), il n'a même pas 60 ans quand il bricole ses deux derniers films, d'improbables productions italo-espagnoles, l'Atlantide et la Caverne, sur lesquelles il vaut mieux passer.

Procès contre Truffaut. Selon Rissient, l'homme était d'une rare énergie. «Il n'a jamais cessé d'avoir des projets. J'ai vu des croquis de sa main, pour un film qui devait s'appeler Cinq Filles pour Samarkand. C'était vraiment très beau, très personnel, très visionnaire.» Rissient se souvient aussi d'un scénario («pas très bon, d'ailleurs»), écrit par Ulmer sur l'espionne Mata Hari, et qu'il devait tourner avec Jeanne Moreau. François Truffaut, qui admirait le Bandit, eut longtemps le scénario entre les mains. Quand il produisit Mata Hari, avec Jeanne Moreau, sous la direction de Jean-Louis Richard, un ex-«M. Moreau», Ulmer lui fit un procès. Il le gagna et reçut une belle somme d'argent. En France, la chose est assez rare pour ne pas être passée sous silence.

Pierre Rissient insiste sur le courage, la dignité d'Ulmer. «Après la Caverne, il a eu une congestion cérébrale. Il avait un bras qui ne marchait plus très bien. Il m'a emmené dîner un jour et a quand même insisté pour conduire. A l'époque, les Américains voulaient lui faire faire un remake de Détour. Je l'ai ensuite revu à Hollywood. Il vivait à Woodland Hills, dans une maison de retraite. Il était presque paralysé, mais espérait encore remonter la pente. Tourner encore. Il y pensait.»

Quant à la théorie d'Ulmer (tourner des films fauchés pour être le plus libre possible), Rissient n'y croit pas beaucoup. «Je ne l'ai jamais entendu dire des choses comme ça. C'était un Américain, il voulait avoir du succès, comme tous les Américains.» Il évoque encore les rumeurs selon lesquelles Ulmer n'aurait pas tourné Détour. «Le film a été préparé et développé par Lew Landers. Ulmer l'a-t-il tourné ou non ? Les cinéphiles américains en savent beaucoup sur ce sujet, mais ils ne veulent rien dire.»

Onirisme. Selon Pierre Rissient, les plus beaux films d'Ulmer sont : Damaged Lives (1933), Green Fields (le premier des cinq films yiddish, en 1937), Détour (1945), The Wife of Monte Cristo (1946) et le Bandit (1955). On ajoutera Man from Planet X (1951), tourné en six jours dans les décors du Jeanne d'Arc de Fleming. Etrangeté plastique, onirisme désolé, ce film de science-fiction marque une manière de retour à Murnau. Edgar G. Ulmer est mort en 1972, à 72 ans, après sept ans d'inactivité forcée. Sept ans sans tourner, pour un cinéaste, c'est toute une vie.

SKORECKI Louis

Cycle Ulmer Musée d'Art et d'Histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris IIIe. Tél. : 01 53 01 86 48. Jusqu'au 27 novembre. «Le Chat noir» et «Beyond the Time Barrier» sur Ciné Cinéma Classic jusqu'au 6 décembre.

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