segunda-feira, 7 de setembro de 2015

Un ange à ma table

LOUIS SKORECKI 12 DÉCEMBRE 2000 À 07:54

Romance, 20 h 40.

Pour entrer dans l'univers sentimental et décalé de Jane Campion, il ne faut pas oublier ce qui fonde son cinéma: une expérience personnelle de la douleur et un amour immodéré de la photographie. Qui dit douleur dit difficulté à grandir, à rentrer dans le rang, à s'accepter. Devenue adulte, Jane Campion n'a jamais oublié l'enfant qu'elle avait été. Dans les yeux de ses interlocuteurs, elle devine la petite fille ou le petit garçon qui n'a pas déserté les lieux. Ce sens de la douleur, elle s'en fait une armure pour approcher au plus près quelques personnages hors norme ou déviants qu'on fuit d'habitude. Elle évite de justesse le psychodrame par un sens absolu du surlignage et du décadrage qui refroidit tout sur son passage, transformant un rapport trop intime avec des personnages en véritable moulin à fiction.

Un an avant Un ange à ma table, il y avait la souffrance d'une autre héroïne, Sweetie, en 1989. Mais il y avait surtout, encore plus tôt, les courts métrages de jeunesse, des films d'école, repérés avant tout le monde par le dernier dénicheur de cinéastes de la planète, Pierre Rissient. Dans ces miniatures salingeriennes, des fillettes en mal d'amour, affreusement moches, costumées dans d'invraisemblables uniformes de pensionnat, embrassent goulûment des photos de rock stars dans des chambrettes trop petites. Ailleurs, de calmes catastrophes s'enchaînent comme autant de poèmes zen. A chaque fois, comme dans certaines photos de Walker Evans ou de Brassaï, on a l'impression tenace que ce n'est pas le cliché qui est en noir et blanc mais le monde lui-même, un monde hystérique et méchant, éternellement jeune, éternellement cadré. 1990: avant la catastrophe académique de La Leçon de piano, avant ce virage Lean/Lynch, Jane Campion s'attaque de front à Un ange à ma table, l'autobiographie de Janet Frame, idole underground en Nouvelle-Zélande, internée de force pour cause de déviance pendant des années, et que seule l'écriture sauvera de la folie. L'amour, la souffrance, l'amour, enfin dénaturalisés. Il ne faut pas avoir peur des grands sentiments. Ils sont plus grands, c'est tout.

SKORECKI Louis

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