quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

AKERMAN À L'EST DE LA TRISTESSE.

Par Louis SKORECKI
— 19 février 1997 à 17:23

Il est près de minuit et demi. L'heure idéale pour visiter D'Est, cet étrange voyage en images que Chantal Akerman a tourné en 1993 dans les pays fraîchement libérés du communisme. Sans ce commentaire obligé qui fait souvent du documentaire un cousin pauvre du film militant, elle s'attarde sur des silhouettes, des visages, des couleurs. Mais on doit patienter pour entrer dans l'histoire. Rien, ici, ne nous est donné d'avance. Renouant avec ses recherches sur le temps et l'espace, ­ variations personnelles sur les films expérimentaux de Michael Snow (comme l'illustre le très dérangeant News From Home de 1976) ­, Akerman commence d'abord par vider ses plans de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un personnage. Ses cadrages très précis s'attachent longuement à un bout de route silencieuse et vierge, déflorée soudain par l'irruption d'une voiture qui vient de nulle part et qui y retourne, avec pour seul écho criard le bruit de son moteur dans un hors champ sonore presque surréaliste.

A force de fixité fébrile, une première rupture se produit. Un vague son de radio résonne quelque part, amenant avec lui les premiers signes de vie. Comme souvent chez Ackerman, c'est la musique qui signe la présence humaine. Elle prend la forme d'un adolescent désabusé sur un banc, indifférent à la caméra. Tout au long de ce voyage dans les pays du froid, Akerman alternera des plans fixes où par exemple une jeune fille pose ostensiblement devant la caméra, avec d'autres, plus mobiles, où les regards semblent fuir devant l'objectif. Sans chercher à donner une version idéologique du désenchantement, de la pauvreté, du déboussolement des habitants privés de leur communisme nourricier, elle brosse une fresque lente et somptueuse de la tristesse slave. Paroles perdues. Après les silences abstraits des premières minutes, c'est la magie d'un panoramique qui frôle ces habitants fantomatiques d'un pays dans lequel les routes ne conduisent nulle part, dans lequel des cohortes d'hommes et de femmes piétinent. A plusieurs reprises, ces panos presque ralentis croiseront des visages, d'abord indifférents, puis curieusement bavards ou même agressifs. Paroles perdues, à peine entendues, que le film ne prend même pas la peine de traduire. La caméra sait se faire invisible, posée au milieu d'un champ comme un légume, attrapant au passage des paysannes d'un autre âge. Désespoir et diaspora. Une sorte de suspense étrange, sans dénouement ni catharsis, traverse ces cérémonies secrètes, reculant le moment, impossible, où quelqu'un viendrait nous parler. Quand tout s'achève ­ sans vraiment se terminer­, on reste avec le souvenir de quelques images qui ne font même pas sens. Une télévision noir et blanc qui ne marche pour personne. Un bal un peu triste. Une fillette qui danse de dos. Une musique pour violoncelle seul. Autant de jalons vers un no man's land, ce pays interminable du désespoir et de la diaspora retrouvés.

Louis SKORECKI

Arte, 00h30, La lucarne: «D'Est», film de Chantal Akerman.

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