quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

Arte, 21h45. Théma Jean Cocteau, un documentaire et deux films. Cocteau, loin du dandy superficiel.

Par Louis SKORECKI — 18 février 1997 à 17:27

Qui disait, déjà, que le visage de Jean Cocteau était aussi son chef-d'oeuvre? Revoir le poète, son corps gracile et sa tête d'oiseau, retrouver ses formules, tel est le pari de cette soirée articulée autour d'un documentaire et de deux films. Après nous être régalés, hier, sur cette même chaîne, de la rediffusion de la Belle et la Bête (1946), voici qu'on revoit aussi ce merveilleux Orphée de 1950. Vingt ans se sont écoulés depuis les audaces faussement surréalistes du Sang d'un poète, avec ses images tranchantes, ses allégories enfantines, son tragique réinventé. Cocteau a beaucoup appris, ensuite, de son subtil travail de dialoguiste sur le chef-d'oeuvre de Robert Bresson, les Dames du bois de Boulogne, en 1945. L'année suivante, il invente un genre nouveau, le mélodrame ultra-maniéré, avec les Parents terribles. Il est alors temps pour lui de se risquer dans le voyage d'Orphée. Grâce à des dialogues hardis et des acteurs qui ne le sont pas moins (Jean Marais, Maria Casarès, Marie Déa, François Périer, Edouard Dhermitte), il transporte son mythe modernisé du bistrot bohème aux enfers oniriques, en passant par ces fameux miroirs dans lesquels on plonge. Sommet du «réalisme magique» (selon sa propre formule), ce film poétique et populaire à la fois, qui tient de la fable et du thriller, développe une étonnante réflexion sur la mort, envoûtante, familière, multiple.

Orphée est suivi de Jean Cocteau, mensonges et vérité, une belle visite de l'univers du poète-écrivain-peintre-cinéaste, due à Noël Simsolo, lui-même, un peu comme Jean Cocteau, sous-estimé touche-à-tout (radio, cinéma, polars...). Ce documentaire, truffé d'images rares empruntées à l'INA, s'attache à démolir l'idée répandue du dandy superficiel. On passe d'un extrait inattendu d'un Numéro 1 d'Annie Cordy où elle joue avec Alain Delon sa version du Bel Indifférent aux témoignages de Jean Marais, d'Alejandro Jodorowsky et surtout de Jean-Luc Godard. D'entrée de jeu, Cocteau affirme «détester la frivolité et la fantaisie». Des images saccadées en slomo (le slow motion, bien préférable à l'écoeurant ralenti) décomposent sa démarche hiératique tandis que la voix de Simsolo, speaker radio aphone, va mourir dans le désert off du commentaire.

L'originalité de ces images, c'est d'accumuler sans souci de chronologie toutes les preuves du génie. Toujours original, toujours mordant, Cocteau se retrouve entier dans la phrase de Stravinski qu'il cite volontiers: «Chercher une place fraîche sur l'oreiller.» Avec le Testament d'Orphée, son film ultime de 1960, le poète-acteur plaide coupable, alors qu'il est «accusé d'innocence», dans un terrible plan frontal, audacieux et neuf, qui est surtout un appel prémonitoire à la désobéissance. On voit aussi le poète-musicien, pour Parade, faire appel à l'ancêtre Maurice Ravel pour défendre le jeune Erik Satie. «Le groupe des six tuait les pères» (Debussy et Wagner), explique Claude Samuel, interrompu, dans un effet de montage saisissant, par la mise en scène anthropophage de Jean-Christophe Averty pour les Mariés de la tour Eiffel. Tout, ici, s'efface et s'enchaîne: à peine Jodorowsky a-t-il comparé Cocteau à Léonard de Vinci que Pierre Dumayet interviewe fiévreusement Cocteau et Aragon («l'ami parfait»), et que Jean Marais raconte la «méthode» du poète: «Il ne fait que lire des romans policiers et puis il reste les yeux fermés, il n'écrit rien. Un soir, il se met soudain à écrire, il se transforme physiquement, il a l'air d'un assassin.» Alors qu'Henri Alekan rappelle comment Cocteau l'empêchait de faire une photographie diffuse, à l'ancienne, c'est à Jean-Luc Godard que revient, à plusieurs reprises, le mot de la fin. Rappelant combien Eric Rohmer, François Truffaut et Jacques Rivette ont été marqués, comme lui-même, par la bande des quatre écrivains-cinéastes, Marcel Pagnol, Marguerite Duras, Sacha Guitry et plus encore Jean Cocteau, Jean-Luc Godard reconnaît sa dette. Pour preuve, un extrait de son Petit Soldat où Michel Subor écoute quelques lignes du récit de Cocteau, Thomas l'imposteur, et fait semblant d'être mort, fiction et réalité ne formant plus qu'un. Godard rappelle ensuite qu'en patinage artistique il y a d'un côté les figures libres et de l'autre les figures imposées, mais que Cocteau faisait paniquer ses juges en exécutant des figures libres à l'intérieur des figures imposées. «Il aimait le montage, le rapprochement de choses éloignées qui font choc.» «Ce n'était pas un touche-à-tout, non, il était touché par tout.» «Il était une cigale, les fourmis lui en voulaient.» Avec ces formules poético-elliptiques, Jean-Luc Godard retrouve la langue même de Jean Cocteau dont il dit aussi, joliment, que le cinéma était son «amoureuse». La Villa Santo Sospir En post-scriptum bienvenu, on s'enchantera des 36 minutes rarissimes de la Villa Santo Sospir. C'est une visite guidée que Cocteau fait lui-même, en 1951, de cette étrange maison méditerranéenne qu'il a entièrement décorée . Filmée en 16 mm dans un Kodachrome criard dont les hasards du développement le ravissent («étant un professionnel, j'ai voulu faire un film d'amateur»), cette virée sautillante s'attarde sur les «tatouages» que Cocteau inflige aux murs, dévoilant aussi des tableaux cachés par des tentures, et des toiles carrément accrochées aux arbres. Les nymphes et les licornes du peintre ont l'élégance de Matisse, la rage de Picasso. Après avoir fait ses joyeux tours de passe-passe habituels (magie des séquences qui défilent à l'envers), Cocteau livre, sans en avoir l'air, cette confidence qui résume mieux que tout sa nonchalance et sa morale: «Rien de plus commode que ces pantalons américains pour mettre ses cigarettes».

Louis SKORECKI

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