quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

Arte, SAMEDI A 22h30. Documentaire sur Billie Holiday, dans la série «Jazz Collection». Lady Day, des pensées tristes.

Par Louis SKORECKI — 8 mars 1997 à 23:38

C'est une ode à Lady Day, imprégnée des commentaires fiévreux de Marc-Edouard Nabe et des images dansantes de Fine and Mellow, sa plus belle chanson filmée. On y lit comment l'interprète du Strange Fruit parcouru de corbeaux croqueurs se transforme au fil des ans en princesse droguée de l'inavouable inabouti. Plus concrètement, comment Billie Holiday invente une espèce de non-blues dansant, cette forme sublime de ballade triste, de mélancolie ressassée en rythmes pleureurs, qui court des années Columbia à la perfection tardive de Verve, sans oublier la parenthèse méconnue des années Decca. Grâce au beau travail de Philippe Koechlin (disparu depuis) et de Gérald Arnaud, cette collection Jazz/Arte se regarde avec avidité et plaisir. Même les non-spécialistes peuvent plonger dans la douce morbidité de la plus grande des chanteuses de jazz, influence majeure de Sinatra, lequel chante ici quelques couplets inédits de My Yiddische Momma, fantasme réalisé du blues juif. «My man he don't love me/ Treets me awful mean/ He's the lowest man/ That I've ever seen»: cauchemars de la douce ingénue black torturée par son boy-friend maquereau, dans une sorte de pré-clip ahurissant de sauvagerie primitive. Toutes les images connues de Billie sont ici malaxées, mixées, travaillées, pour retrouver leur innocence d'avant le cinéma, leur lyrisme d'avant l'invention du disque. Car Billie Holiday porte en elle l'héritage inédit d'une musique d'avant l'invention du monde, d'une parole d'avant l'invention du texte. Cette généalogie perdue, on la retrouve toute neuve, dans son innocence swinguée. Comme Sinatra qui perpétue Bing Crosby sans rien inventer, Billie prolonge Bessie Smith en la renouvelant. Comme Dean Martin qui importe l'Italie de l'arabesque vocale dans l'art oublié du crooner (pour faire naître le jeune Presley à la musique du siècle rock), Billie transporte dans ses bagages lestés de légèreté l'héritage esclave d'une musique non gravée. Orient et Occident se décèlent dans ce chant tout neuf, dérive amoureuse d'une complainte d'emblée décalée. C'est dans les échanges improvisés entre Billie et son amant impossible, Lester Young, que se lit l'ineffable pureté d'un art d'avant l'art. Des images montrent Billie qui écoute Lester. Trafiquées ou pas, ces images sont celles de la seule passion permise ici-bas, celles de l'amour du Livre dont on vient et auquel on retourne toujours, au moment de l'ineffable fin. Une fin heureusement différée avec deux versions de Don't Explain: d'abord vieillie avant l'âge, affreusement suave et émouvante, Billie Holiday revient, accompagnée de mille violons Decca, pour une fausse conclusion, hors images, parfaite de splendeur feutrée. Littéralement, ça dit: «Hush now/ Don't explain/ You know that I love you/ All my thoughts are of you/ Cause I'm so completely yours/ You do me wrong/ Wrong and right don't matter/ Don't explain».

Louis SKORECKI

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