quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

FRANCE 2, 23H50. Ciné-club, «Mirage de la vie», film réalisé par Douglas Sirk en 1958. «Mirage de la vie», un amour de mélo

Par Louis SKORECKI — 31 janvier 1997 à 15:08

Comment écrire raisonnablement sur le plus beau mélodrame de l'histoire du cinéma? Signé tardivement par Douglas Sirk, ce nordique Hans Detlef Sierck venu américaniser avec succès son nom à Hollywood dès 1943, Imitation of Life (le titre original surpasse quand même en suggestion ambiguë le Mirage de la vie qu'on nous propose en français), est en 1959 le remake d'un mélo, presque aussi beau, signé du méconnu John M.Stahl et sorti en France en 1934 sous une appellation légèrement différente, Images de la vie (à quand une diffusion télé de ce joyau rarissime?). Là où Stahl est sec, déconcertant, elliptique, Sirk ne se refuse aucun effet d'emphase et d'émotion. Tous les moyens lui sont bons pour faire triompher le langage de la passion et de la démesure. Il faut dire que ce n'est pas un nouveau venu dans l'art du mélodrame.

Depuis 1954, avec son splendide remake d'une autre merveille de Stahl, Magnificent Obsession, Sirk travaille à élaborer sa propre version, débridée et baroque, du mélodrame d'antan. On y rencontre la figure de Dieu lui-même, illuminant un malade au bord de la résurrection (Magnificent Obsession), voire des passions homosexuelles à peine refoulées, comme dans l'adaptation furieusement noir et blanc du Pylone de William Faulkner (la Ronde de l'aube, 1958). D'aucuns ont écrit que le chef d'oeuvre mélo de Sirk était Ecrit sur du vent (1957). Certes, ce chassé-croisé amoureux joué par de magnifiques acteurs sur le retour -Rock Hudson, Robert Stack, Lauren Bacall, Dorothy Malone- a ses charmes éclatés. Mais Mirage de la vie va un cran plus loin, jusqu'aux déchirants hurlements gospel de Mahalia Jackson qui accompagnent le cortège funèbre de l'héroïne noire.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les vedettes de ce film sont encore plus obscures que les ex-stars d'Ecrit sur du vent: le jeune John Gavin remplace ici, avantageusement, le beau Rock Hudson, dans un rôle incroyable de photographe amoureux de la vieillissante Lana Turner. Mais la vraie vedette de ce film rageur, c'est une actrice noire inconnue, Juanita Moore, incarnant avec modestie son personnage, non moins modeste, de domestique de la vieille Lana. Derrière l'histoire d'amour irréaliste et passionnelle qui finira par réunir le jeune Gavin et la préhistorique Turner, se cache une seconde passion impossible, celle qui ne réussira jamais à réunir la mère noire et sa fille, la belle Susan Kohner, miraculeusement née café au lait, bien résolue à se faire passer, sa vie durant, pour une Blanche.

La honte. Voilà le vrai sujet de ce film conservateur et hardi à la fois. Après des années passées à fuir sa mère noire, Suzan Kohner versera in extremis des larmes chaudes (celles que le public, simultanément, ne manque pas de verser) au moment où le corps de sa mère défunte est emporté par quatre chevaux blancs. Les chants tardifs de Mahalia Jackson ne peuvent plus rien changer à l'inexorable épilogue de ce mélo trop triste, trop inexorable, trop pessimiste. A la fin, on revoit en accéléré les deux gamines qui s'aiment, la fille de Lana et celle de la domestique noire. Deux vies défilent, que la barrière de la couleur de la peau a séparées à jamais. Cette fin n'est, bien sûr, pas filmée. C'est celle que s'invente le spectateur en larmes pour atténuer le dénouement trop cruel de cette histoire de rejet et de mort. Même à la télévision, la beauté de cette adaptation pour écran large du roman lacrymal de Fannie Hurst reste intouchable.

C'est l'un des mystères du cinéma passionné de Douglas Sirk: reposant exclusivement sur le théâtre de la vie, il ne saurait s'encombrer des lourdeurs de la vie du théâtre, filmé ou pas. C'est le sommet de ce que certains ont appelé, avec pertinence, la «pulsion scopique». Elle est ici à son summum, immaculée, turgescente, vivante.

Louis SKORECKI

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