quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

Pourquoi X-Files biaise avec le sexe. Dans l'univers parano de Chris Carter, on préfère l'Alien à l'autre.

Par Louis SKORECKI — 28 février 1997 à 16:50

Désormais mondialement connu sous son titre original ­- X-Files -­, Aux frontières du réel entretient justement un rapport avec le X -­ au sens sexe du terme -­ tout à fait particulier. Voici deux personnages, Fox Mulder et Dana Scully, plutôt bien faits de leur personne, a priori sexuellement opérationnels, mais qui ne font rien de leurs appâts, justement.

Pour comprendre cette singulière bizarrerie, il faut se pencher sur le cas de l'auteur de la série, Chris Carter. Si l'inventeur d'Aux frontières du réel est un créateur de concepts formidablement rusé, il est surtout un grand torturé. Il retrace ainsi l'origine -­ apparemment anecdotique -­ de son angoisse créatrice. «Ma paranoïa est grande. Vous avez entendu parler de Hitchcock, comment son père l'a fait enfermer, enfant, dans la prison d'un commissariat pendant une heure? Une heure qui a généré une angoisse, une peur qui a peut-être déterminé son oeuvre. Moi, mon père a fait un truc très étrange, tellement même que, quand je le raconte, les gens me regardent comme si j'étais fou . Je suis rentré trop tard, une nuit, l'heure du dîner était passée. J'ai été élevé dans une famille très stricte et mon père, pour me faire comprendre que j'avais fait quelque chose de mal, a mis mon assiette par terre, dans la rue, et m'a obligé à manger là, au milieu des voitures.» Angoisse première. Risquons quelques hypothèses paranoïaques. L'idée maîtresse qui sous-tend le feuilleton, c'est qu'il vaut mieux se chercher soi-même dans la figure de l'étranger, fût-il innommable ou terrifiant, plutôt que de risquer de se reconnaître dans une personne de l'autre sexe. C'est avec cette peur primale, cette angoisse première, que Carter invente son univers de héros terrifiés et fascinés par la figure de l'Autre, l'extraterrestre, le «Martien» ­, comme ses collègues du FBI surnomment Fox Mulder. La paranoïa peut dégénérer en désir de non-sexe. Le vrai désir de Fox, en fait, semble d'être violenté par un de ces E.T., ceux qui ont sans doute enlevé sa soeur dont il est, au fond, amoureux. Flotte sur toute la série, qui traite de l'étrange étranger, cet interdit de l'inceste avec le même, avec le clone même, et un angélisme esthético-pervers qui colore toutes les aventures de ce couple dissemblable. On peut considérer Dana Scully comme une poupée rousse aux formes généreuses, qui sait dire: «non, non, non», dans l'off de son désir. C'est elle qui fait fantasmer le public (les photomontages de Gillian Anderson supposément nue ont fait les choux gras de la «presse de charme»), davantage encore que le chasseur d'extraterrestres qu'elle contredit gentiment (rituel du couple qui se dispute mais se complète). La paranoïa de Carter ne génère pas un désir sournois à la Hitchcock, elle institue le couple aseptisé New Age. Coucheront ou coucheront pas? Faux suspense entretenant la frustration du téléspectateur, mené à bien avec force teasing. «Ils ne sont plus de simples enquêteurs du paranormal, ils sont, ensemble, passionnément, en train de tenter de dévoiler ce qui ressemble à un gigantesque complot», explique Chris Carter.

Il y a des précédents. Après les westerns chastes de John Ford, le code Hayes sublimé, voici venu le temps des feuilletons clean post-sida. Même si ce n'est pas la première fois qu'un couple asexué débarque dans le monde du feuilleton, on est loin de la britannique raideur du couple formé par John Steed et Emma Peel dans un culte plus ancien, Chapeau melon et bottes de cuir, ou dans son équivalent américain, Mission impossible. Mais Peel et Steed étaient juste des aventuriers distanciés, second degré, sans autre forme de sentimentalité. C'est bien différent pour Fox Mulder et Dana Scully. Non seulement ils ne baisent pas ensemble, mais ils n'ont aucune aventure sentimentale connue, dans ou hors de leur drôle de «couple». Si ce n'est que Mulder a couché avec une femme vampire, mais on peut mettre cette aventure passagère sur le compte de l'insoutenable disparition de Scully.

Idée obscène. Pourtant, Chris Carter est tout à fait conscient du désir forcené de Mulder d'avoir enfin une fiancée: «La pression vient de David Duchovny lui-même (l'acteur, ndlr), il veut absolument avoir une petite amie dans le show et je résiste depuis un an et demi à cette idée. Les fous d'X-Files qui surfent sur Internet y sont tellement hostiles que je ne peux même pas en parler, j'ai peur pour ma vie si je commence à le mettre dans une situation "compromettante.» Idée obscène, impossible à gérer dans l'économie libidinale de la série. En gros, Duchovny («David y tient parce qu'il est David») ne veut pas passer pour un impuissant, un pédé, un travelo, un «martien», voire un robot (le robot, en l'occurrence, ce serait plutôt Scully).

Le véritable lobby pro-X-Files qui délire sur Internet et a tout compris sur ce fruit étrange, avec pendus nègres et corbeaux morts, métaphore de l'enfant que ne feront jamais Mulder et Scully, doit donc se contenter de lire l'amour de leur couple préféré entre les lignes. Ils comblent le manque. Ils devancent Chris Carter dans ses scénarios à venir. «Ils ne veulent pas que Mulder ait une petite amie. Ce n'est pas bon pour notre "spectacle, d'une certaine façon, ça je le sais.» «A la fin, Mulder et Scully couchent ensemble, révèle Chris Carter en rigolant. C'est une blague, évidemment.» Pour rester dans le réel (la seule chose qui l'intéresse, au fond), il ajoute, en guise de conclusion tout à fait paranoïaque: «Je connais déjà la fin de la série, je sais comment tout ça va se terminer. Mais je dois me taire, si je dis tout aujourd'hui, on va me virer».

Trois inédits sur M6. Ce soir à 20h50: le Pré où je suis mort. Les deux autres seront diffusés samedi.

Louis SKORECKI

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