quarta-feira, 2 de dezembro de 2015

WORLD. CE CHANTEUR D'INDE DU NORD EXPLORE, EN LA MODERNISANT, LA TRADITION DU «KHYAL». PRÉSENTATION D'UN MAÎTRE, QUI, À PRESQUE 70 ANS, DONNE SON PREMIER CONCERT PARISIEN. LE KALÉIDOSCOPE MUSICAL DE KAÏKINI. DINKER KAÏKINI, EN CONCERT CE SOIR À 20H30 AU THÉÂTRE DE LA VILLE, PARIS.

Par Louis SKORECKI
— 6 mars 1997 à 23:47


Pour présenter Dinker Kaïkini, un maître du chant classique de l'Inde du Nord, il faut remonter longtemps en arrière. Pas tant dans l'histoire et la tradition de cette musique millénaire que dans notre histoire, à nous auditeurs occidentaux. Fin des années 50, dans un appartement populaire de Ménilmontant. On ne connaissait ni les musiques étrangères, ni la world. Pourtant, aux alentours de minuit, sur un écran télé noir et blanc de la chaîne unique, un drôle de rituel a lieu. On n'y prête pas attention au début. Juste deux bonshommes assis sur un tapis solennel et une sorte de bruit, comme un bourdonnement, qui s'échappe de leurs lèvres. Pour celui, distrait ou fatigué, qui n'a pas déjà éteint sa télé, un drôle de miracle va se produire.

Ce qu'on voyait sans le savoir, grâce à l'une des premières émissions expérimentales de l'INA, c'était l'un des derniers salons de musique du siècle. Après dix minutes, peut-être plus, on perçoit comme un changement dans les voix, quelque chose de rauque ou de mélodique, en tout cas quelque chose d'inattendu. Même sans écouter vraiment, les minutes qui vont suivre sont de celles qui peuvent changer la vie d'un homme, en tout cas sa perception du monde et son idée de la musique. Les deux chanteurs qui «initient» ce miracle s'appellent les frères Dagar. Venus de l'Inde du Nord, ils perpétuent de père en fils depuis dix-neuf générations l'une des plus anciennes traditions de la musique classique indienne, celle des Dhrupads. C'est une musique sévère, d'abord réduite à d'infimes variations vocales, qui débouche au bout d'une demi-heure, parfois plus, parfois moins, sur des bruits de gorge abasourdis, des dissonances audacieuses, des questions-réponses qui se chevauchent ou se relancent, des «fusions» imprévues. Sans rien connaître à cette musique immémoriale, on peut, comme on le pouvait il y a quarante ans, se laisser aller à cette troublante «vacuité» qui débouche sur des audaces vocales inouïes (1). Un peu comme si une prière de moines zen se transformait en mélopée arabe. Ce miracle des frères Dagar, morts, oubliés, on le retrouve aujourd'hui avec un chanteur de près 70 ans, inconnu ou presque, venu à Paris renouveler la cérémonie. Il s'appelle Dinker Kaïkini et explore la belle tradition du khyal, forme vénérable du chant classique hindoustani. Son art, à la fois virtuose et modeste, acrobatique et minimal, se base sur d'anciens textes vénérables qu'il renouvelle hardiment. Ici, un vrai chant s'élève, une rare expérience des origines, authentique, absolue. De la même manière que les hymnes minimalistes et gutturaux des frères Dagar ont éveillé une génération aux charmes inconnus d'un «Orient» secret, Kaïkini s'apprête à renouveler l'expérience pour des oreilles peut-être plus ouvertes aux sons de l'Inde mais aussi, forcément, perverties par les métissages inconsidérément new age de la world. Sans avoir écouté les maîtres disparus, Gulab Akhbar Khan ou Ustad Ali Khan (2), on peut plonger plusieurs siècles en arrière dans la pureté d'un chant vierge. Non que les métissages soient critiquables (la musique indienne, elle-même, s'est nourrie sur le tard des influences «arabes»), mais ils peuvent voiler pour nous aujourd'hui l'intensité oubliée du chant des origines. Celui de Dinker Kaïkini se rattache à l'une des filières les plus fructueuses de la musique vocale, celle de la gharana d'Agra, dont l'éminent représentant fut Fayas Khan, le gourou de Kaïkini (3). On sait peu de choses de cette tradition vocale presque éteinte, que Kaïkini fait revivre de manière inédite, composant de nouveaux ragas pour enrichir la tradition. Les Indiens se contentent de dire, pour expliquer les raffinements soudains de ses mélopées, qu'il a été influencé, dans un ordre strictement chronologique, par plusieurs maîtres successifs, Pandit Karekatte Nagesh Rao (il avait sept ans), Pandit Omkarnath Thakur, Pandit Rajabhayya Poochhwale et Pandit S.N. Ratanjankar.

Nommer ces maîtres successifs permet aux hindous de respecter une généalogie très stricte, à laquelle Kaïkini est sommé d'obéir et de désobéir tout à la fois. En effectuant ce saut qualitatif que seuls de rares artistes savent faire (Pierre Pinchik dans le chant de synagogue ashkénaze, Roza Eskenazi dans le rebbetiko grec, Thomas A.Dorsey dans le gospel du Mississippi, Jack Owens dans le blues presque blanc, Bing Crosby ou Dean Martin dans la chanson populaire américaine ­et surtout Presley dans son invention littérale du rock), Dinker Kaïkini mérite enfin ce titre de pandit (maître en hindi) qu'on lui a décerné. Détail amusant: si ses maîtres hindous furent aussi des pandit, Fayas Khan, son seul vrai gourou, était musulman, donc ustad. Littéralement, cela veut dire monsieur.

1) Les rares enregistrements des frères Dagar sont aujourd'hui introuvables. A la place, on écoutera les «jeunes» Dagar, nettement moins intenses et envoûtants (Auvidis, JVC Concord, Night and Day). On retrouvera peut-être les Dagar originaux dans un hommage au musicologue Alain Daniélou que prépare Auvidis. Un rare inédit provenant des archives radio se prépare, aussi, en grand secret. 2) Trois beaux disques d'Ali Khan sont disponibles au Club du disque arabe.

3) Il n'existe aucun enregistrement de Dinker Kaïkini disponible en France. Seules des cassettes clandestines circulent en Inde. Une raison de plus de ne pas manquer ce concert exceptionnel, qui sera retransmis sur France Culture et édité en disque. Kaïkini, qui joue aussi demain près de Lyon (théâtre de la Renaissance, Oullins, 20h30), sera accompagné par Abdul Latif Khan, un fascinant joueur de sarangui, cette vièle violonneuse si lyrique, et par son propre fils, Yogesh Kaïkini Samsi, aux percussions tablas.

Louis SKORECKI

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