domingo, 5 de outubro de 2008

SERGENT CROFT, PETIT FRÈRE...

par Jean CURTELIN

« Les vieux mourront et les jeunes capituleront. »

LÉNINE.

Dans L'éloge du Cardinal de Bernis, Roger Vailland écrit: « ... « La sociabilité », « l'art de la plaisanterie fine et délicate », un « genre d'esprit gracieux » étaient qualités que je reprochais à ma nation, dans l'instant où elle achevait de les perdre. »

Nous sommes arrivés à Paris, il y a six ans, chargés des certitudes de l'époque, mandatés de subversion totale. Ouvriers, nous aurions milité dans des gangs de blousons noirs. Bourgeois, nous nous contentions de baver d'admiration devant le tragique destin d'Antonin Artaud ou des personnages de Samuel Beckett. (La quête révoltée d'Henry Miller nous paraissant déjà une performance sportive située au delà de nos possibilités énergétiques.) L'ironie iconoclaste des premiers courts-métrages de Franju et les horreurs de pacotille de Buñuel nous donnaient pleine satisfaction.

Une brève activité parisienne suffit à nous convaincre qu'il n'était pas besoin de l'humour graphique des comics pour déformer le monde. Comme le hussard bleu de Roger Nimier, nous nous savions alors appartenir à « cette génération heureuse qui avait eu vingt ans pour la fin du monde civilisé ».

Notre expérience personnelle. Les grandes voix de Bernanos, Ernst Jünger, Drieu la Rochelle et André Suarès. Celles, sublimes, des grands révolutionnaires communistes de 1920. L'héroïsme quotidien des exploits de la technique et de la guerre. Notre haine irrémisible de la bureaucratisation communiste de 1962. Tout cela confirma nos nouvelles définitions d'existence. La révolte ne consiste pas à détruire des ruines. Elle est aujourd'hui dans l'acte de re-création des grandes valeurs humaines. Coincé entre ce que Suarès appelait déjà « l'automate américain » et « l'insecte chinois », l'Occident se doit de resituer et de redéfinir ce qui constitue la grandeur de l'homme. Et, si nous citons surtout des penseurs habituellement catalogués dans les registres dits « de droite », ce n'est pas par une sympathie de naissance pour les mouvements réactionnaires, mais seulement parce qu'ils représentent en face d'une gauche avilie par la lassitude et la lâcheté, les forces vives qui permettront peut-être à l'humanité de repousser pour un temps encore cet acte d'abdication finale dont se sont repaîts les auteurs de science-fiction.

Nous détestons le cinéma français, et tout particulièrement celui de la nouvelle vague, parce qu'il se complait dans l'expression de notre décadence. Cléo de cinq à sept est à lui seul un véritable « précis de décomposition ». Averti par une grande presse spécialisée, (qui se prétend unanimement de gauche, on ne sait selon quels critères) un public snob gobe avec passion cette oeuvre passionément stérile; cette oeuvre de désespérance tiède et asthénique qui, comme les derniers films de Truffaut et de Resnais, échouera devant une assistance populaire qu'un peu de santé suffit à réveiller. Cette santé, elle est tout l'amour de Raoul Walsh.

*

L'homme appartient à la génération des Stravinsky et des Picasso. A cette génération qui est arrivée lorsqu'il n'y avait encore rien. Qui avait tout à construire. L'époque n'était pas alors à la recherche du temps perdu. Le présent communiquait à des lendemains que l'on tenait entre ses doigts. Raoul Walsh fait partie d'une génération heureuse. Il figure un type d'Américain qui ne sera jamais plus. Un type d'homme qui n'aura jamais sa place que dans les terres à défricher. Un type d'homme que l'on ne doit pouvoir plus guère rencontrer aujourd'hui qu'en Afrique Noire, en Chine et peut-être encore en Amérique du Sud. Walsh est l'expression personnifiée de la liberté.

Son personnage favori, c'est l'aventurier: celui qui fait de la liberté la matière même de son existence. Puissant, désintéressé, débordant d'humour et de générosité, l'aventurier de Walsh épuise toutes les voluptés du monde, qu'il soit devant l'obstacle ou devant la paix. Libertin (Le Roi et quatre reines, Gentleman Jim) ou décidé au bonheur conjugal (La Fille du Désert), le héros walshien possède toutes les qualités qui caractérisent la beauté de l'homme. Le courage. La loyauté. La franchise. L'amour de l'amour. Le sens de l'honneur. La volonté de puissance. Walsh nous a donné une leçon d'énergie et de noblesse. Une leçon de chevalerie.

Pour Raoul Walsh, la guerre est une des formes de l'aventure. Le héros, une des formules dernières de l'aventurier.

Le Sergent Croft, dans Les Nus et les Morts, est un guerrier, au sens classique du terme. Un mercenaire. Un spécialiste du baroud comme l'aventurier est un spécialiste de l'aventure. C'est un être brutal. Implacable. Draconien. Un Spartiate dans la bagarre. Croft est un héros: un spécialiste de l'héroïsme. Jusqu'à de récentes dépréciations, l'héroïsme était la manifestation suprême de la grandeur. Il était un art. Une science. Parfois même, une des formes de la sainteté. Le héros est devenu un être honni, bafoué, au nom d'idées générales dont il n'a rien à faire. Croft est prêt à se battre pour n'importe quelle cause. La blanche ou la noire. Son uniforme est le battle-dress, comme le nôtre est le complet veston. Walsh nous le présente dans sa totalité. Il a défendu son personnage avec le courage des grands avocats. L'amour de la connaisance peut être une des formes de la sympathie.

Croft est un être simple, rudimentaire. Une force de la nature qui avait fort peu réfléchi à la complexité de la vie. L'amour, il l'avait vu dans une arithmétique élémentaire. Une femme à la maison... Quand il rentrerait... Quand il est rentré, il a trouvé un remplaçant. Il a pris les femmes en dégoût pour le reste de ses jours. Il leur crache à la figure. Il n'attend plus la moindre tendresse, ni d'elles, ni de la vie.

Dès le début, Walsh présente son héros comme une victime. Un cas de candeur.

Cet isolement en face des femmes, Croft le ressent en face de ses hommes. Il n'est l'ami d'aucun. Il est seul. Seul avec sa tâche à accomplir qu'il mènera jusqu'au bout, dût-il en mourir. Quand la compagnie fabrique, dans une atmosphere de détente, du whisky, Croft reste à l'écart, inapte au contact humain.

Un soldat dit de lui qu'il « ne demande jamais aux autres ce qu'il ne pourrait faire lui-même ». Conception primaire de la justice, basée sur le troc. Croft est un pur. Il ne s'autorise aucune sensibilité personnelle dans le devoir. Pas plus pour lui-même que pour ses compagnons. S'il estime qu'un oiseau est une diversion, il l'étrangle, comme il fait fusiller un groupe d'ennemis prisonniers: parce qu'il n'a pas à se fabriquer un passé, mais à survivre à chaque instant.

Croft est monstrueux. Sa logique est inadaptable à la vie civile. Il fait penser à ces animaux sauvages que l'on ne montrera jamais dans les zoos parce qu'ils crèveraient en y arrivant. Croft est une sorte de Tarzan de la guerre. Comme lui, il est invulnérable. Son courage, lucide et clairvoyant, est au delà des possibilités moyennes. Il joue avec la mort qui ne l'effraie pas. Ses réserves physiques sont celles d'un Hercule. Une mécanique de fer que ni l'eau, ni le feu, ne peuvent arrêter. Croft sera assassiné par un de ses hommes, modèle courant et standard du citoyen américain. Une balle dans le dos, le jour où il demandera un peu trop à des soldats qui n'ont, eux, aucune raison de ne pas survivre. La guerre n'est pas une des formes de l'aventure pour tout le monde. Raoul Walsh a réalisé avec Les Nus et les Morts un des plus grands films de sa carrière.

Je ne m'accorde pas avec Edmond T. Gréville qui, dans ce même numéro, parle d'un film anti-militariste. Walsh a présenté les quatre vérités. Tant au sujet de son personnage principal qu'autour de son problème central.

Pour certains, Croft est l'archétype du « para », diminutif dégradant en vogue pour « parachutiste ». Et c'est vrai. C'est un personnage dangereux et admirable. Méprisable et attachant. Criminel et charitable. Une force. Un faible. Un héros. Une épave. Une forme explosive de vie. Un abruti.

Nul homme ne se résoud dans une formule. Le grand mérite de Raoul Walsh est d'avoir pénétré au coeur de son héros avec le même détachement que pour tous ses personnages précédents. Sans intention de démonstration.

Il y a dans tout homme une grandeur qu'il suffit d'aller chercher.

Jean CURTELIN.

Présence du Cinéma n° 13, maio 1962, p. 16-18

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