domingo, 23 de agosto de 2015

Shining

LOUIS SKORECKI 14 JUIN 2002 À 23:57

Ciné Cinémas 2, 0 h 50.

Il arrive qu'écrire sur le cinéma soit plus important que le cinéma. Il arrive qu'un texte sanctifie un film, qu'il le fasse exister aux yeux du monde. Penser que Shining, par exemple, n'a pas besoin de Jean-Pierre Oudart pour exister serait une bêtise. Sans les mots d'Oudart, Shining ne serait qu'un pré-Scary Movie particulièrement virtuose, un rituel de mort de plus. Mais voilà, la prophétie s'est imperceptiblement déplacée. Depuis toujours, le frère parle pour le frère, Aaron sanctifie Moïse. «Je parlerai du film de Kubrick, écrit Oudart, selon la manière dont je l'ai reçu, une sorte de film-vidéo, une émission de télévision, une vidéo géante qui serait un film de terreur programmant une histoire de famille en fuite dans un délire de société.» Devant ces mots-là, des mots évidemment datés (Cahiers du cinéma, 1980), de ceux qui ne se rencontrent plus tellement ces temps-ci, on s'éprendrait presque de ces incursions peinturlurées dans l'ultraviolence. «Une émission de télévision», faut l'oser, ça. De Shining, JPO fait un chef-d'oeuvre de poésie tremblée, balbutiante, bégayante. Pourquoi parle-t-il si bien de ce film qui fait peur à tout le monde, au point de geler toute velléité d'écriture ? C'est juste que l'intelligence de JPO, son intelligence du cinéma, est la même que celle de Kubrick. Ils sont sur le même bateau. Le premier à débarquer parle pour l'autre, pendant que l'autre tangue encore.

«Une vidéo géante» : là, il met dans le mille, JPO. La pieuvre, il l'a vue. Pas besoin de tourner en rond, de ressasser. Shining fait ça pour nous, non ? Il ne fait même que ça, ce film interminable en forme d'épisode maniaque pour grand dépressif. L'impatience, c'est un symptôme bien connu des psychiatres. Tu sors de l'asile deux jours trop tôt, tu tues toute ta famille. Tu es juste impatient de les tuer, tu n'y tiens plus. C'est une démangeaison, l'appel du sang. ça gratte, c'est tout. «Il en a plein la bouche, de la chair de sa chair, de sa passion cannibale pour le corps de son fils.» Le point de vue est-il celui d'Abraham ou d'Isaac ? L'enfant qui raconte sa propre mise à mort, ou le père qui l'offre en sacrifice ? Il s'agit bien sûr de la peur du fils, celle qui étreint l'enfant de Derrière le miroir quand James Mason s'apprête à le sacrifier en holocauste. Oudart parle aussi de «délire raisonnable». Qui dit mieux ?

SKORECKI Louis

Nenhum comentário:

Arquivo do blog