terça-feira, 25 de agosto de 2015

Trafic

LOUIS SKORECKI 21 FÉVRIER 2002 À 22:20

Canal J, 20 h 30.

Tati a passé sa vie à tituber autour de deux ou trois idées. Les variations virtuoses de cet artiste du rire forain (le cinéma, vous vous rappelez?) tiennent en quatre ou cinq films, pas plus. Tellement denses, tellement drôles, tellement pathétiques, qu'ils contiennent le monde. Tati, c'est Ozu en plus rigolo. Marguerite Duras s'y connaissait en cinéma. Elle aimait Ozu et Tati, sans chercher à expliquer à quel point ces deux-là sont frères. A eux deux, ils effacent le monde. Ils sont seuls. Ils se tiennent la main dans le caniveau de la vie, ils rêvent pareil. Dans Trafic, il rêve à quoi, Tati? Il rêve que le monde est une autoroute et la vie, une voiture. S'il voulait raconter une vie d'homme, par exemple, il prendrait une route et une voiture. La voiture serait l'homme, la route serait le monde. Quand la voiture tomberait en panne, cela voudrait dire que l'homme est malade. Pas bête comme idée, se dit Tati en 1970. Et si je faisais ça? Il fait ça. C'est à mourir d'émotion, à trembler de rire. Ça s'appelle comment, déjà, cette fantaisie cinématographique sur la vie d'une voiture dans le monde des routes qui n'en finissent pas? Ce rêve de film, c'est Trafic, un truc de Jacques Tati, un chef-d'oeuvre.

Ça se raconte comment, un truc comme ça? Pour faire simple, disons que c'est un film d'adulte pour enfants (pas un film enfantin pour adultes consentants comme les gauloiseries comiques d'aujourd'hui). Les enfants, vous vous rappelez? Ceux qui n'ont besoin que d'une télé, même une petite, pour découvrir le cinéma. Les variations mathématiques en Cinémascope de Trafic, ils savent les voir à la télévision. Pas comme le chroniqueur mondain Bernard Frank, pour qui «c'est difficile d'apprécier à la télé un film que l'on regarde pour la première fois» (Nouvel Observateur, 14 février). L'âge n'aide décidément pas les écrivains à y voir plus clair. Les enfants savent que cinéma et télé, c'est pareil. Que c'est avec le coeur qu'on se marre aux aventures de M. Hulot et de sa petite voiture enrhumée dans le grand monde tout froid, pas avec les yeux. Les yeux servent juste à recadrer les affects, à vérifier que le cadre est bien fait, que la mise en scène géométrise le monde comme il faut. C'est avec son corps spasmodique d'enfant qu'on vibre au cinéma d'Hitchcock, d'Ozu, de Tati. Pas besoin de palaces cinématographiques pour ça.

SKORECKI Louis

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